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La Turquie bascule à l’Est, l’Ouest s’alarme

La Turquie bascule à l’Est, l’Ouest s’alarme

Jamais les tensions n’ont été aussi vives entre la Turquie et ses alliés de l’Otan. Tant l’Europe que les États-Unis s’inquiètent du tournant qu’opère Ankara en direction de la Russie. Une stratégie qui renforce le camp de la multipolarité et qui déplace les équilibres géostratégiques vers l’Est, ce que l’Ouest ne peut tolérer.

Les tensions entre alliés de l’Otan semblent passer au stade supérieur. En effet, après la vive opposition entre Ankara et plusieurs capitales de l’UE, le ton se dégrade aussi entre la Turquie et Washington, au point que certains politiciens et experts étasuniens appellent ouvertement à sanctionner la République turque.

En effet, si les derniers mois ont été caractérisés par une rhétorique ouvertement hostile entre Ankara et Bruxelles, Washington avait préféré garder un ton plus ou moins «neutre», qui n’est plus de mise. L’hostilité de Washington envers son «allié» turc est patente et comme par hasard la Russie y est encore pour quelque chose, mais pas seulement.

À lire et entendre les représentants de l’élite politico-médiatique occidentale, la Turquie s’engagerait dans une très «mauvaise voie». «Autoritarisme, islamisme, trahison des valeurs otaniennes, cap à l’Est», etc. telles sont les nombreuses accusations qui fusent depuis quelque temps à l’encontre de la Turquie. Essayons d’y voir plus clair.

Il est exact que les idées du néo-ottomanisme sont de plus en plus populaires depuis que le parti de Recep Tayyip Erdogan, l’AKP, est arrivé au pouvoir en Turquie. La religion joue également un rôle plus important pour une partie de la société turque, bien que la Turquie reste officiellement un État laïc. Une partie du leadership turc s’était à un moment radicalisé, au point de vouloir transformer ses rêves en actes. Cela s’est notamment traduit par une action fortement néfaste dans les premières années de conflit en Syrie et une détérioration évidente des relations stratégiques turco-russes, surtout au moment de la crise entre les deux pays en novembre-décembre 2015, gelant par la même occasion ces relations pour près de six mois.

Mais ces actions étaient alors vivement saluées par les alliés otaniens de la Turquie, à partir du moment où cela pouvait servir à faire tomber le président Bachar al-Assad en Syrie (un échec) ou à frapper les intérêts russes. Objectivement, à partir de quand les relations Turquie/Occident ont-elles commencé à se détériorer? Réponse: précisément à partir du début de la normalisation des relations turco-russes, lorsque le président Erdogan s’est décidé à présenter des excuses officielles à la Russie pour l’avion abattu dans le ciel syrien fin novembre 2015. Pour les élites occidentales, il est alors devenu clair que cette normalisation allait complètement à l’encontre de leurs intérêts et de leur politique du chaos, aussi bien en Syrie qu’ailleurs dans la région.

Que se passe-t-il par la suite? La tentative de coup d’État en Turquie. Le timing est important: Ankara présente ses excuses à Moscou fin juin 2016, la tentative de putsch est déclenchée les 15 et 16 juillet 2016. Vraisemblablement, les élites occidentales et leurs agents sur place ont préféré ne pas perdre de temps et reprendre rapidement l’initiative. Le souci pour leurs projets, c’est que les citoyens turcs dans leur majorité ne se sont pas laissés faire. Partisans d’Erdogan ou non, ils sont descendus en masse dans les rues de plusieurs villes en vue de défendre la démocratie et la souveraineté de leur pays. La suite est connue: une nette détérioration des relations avec l’Occident, le retour au partenariat stratégique avec la Russie et plus généralement avec le grand espace eurasiatique, dont la Turquie fait partie intégrante.

Bien sûr, les très importants intérêts économico-commerciaux qui lient la Turquie à la Russie ne sont pas étrangers au désir de reprendre ledit partenariat stratégique, mais ce n’est pas tout. Le soutien officiel accordé par Moscou à la Turquie au moment de la tentative de putsch a montré définitivement aux dirigeants et à beaucoup de citoyens turcs sur qui ils pouvaient compter dans les moments difficiles, et qui n’était pas fiable, même si ces derniers sont encore considérés comme des «alliés» officiels.

Cette séquence a eu plusieurs conséquences directes, à commencer par une nette diminution de la rhétorique anti-Assad du côté du gouvernement turc et une participation active aux côtés de la Russie et de l’Iran au processus d’Astana. Celui-ci a permis, depuis fin décembre, de lancer les premières bases d’une solution pacifique dans la crise syrienne et d’intensifier la lutte contre le terrorisme, qui est actuellement en phase finale. Nous avons même assisté à des frappes conjointes russo-turques contre Daech dans le nord syrien, une première dans les relations entre la Russie et un pays membre de l’Otan.

Cerise sur le gâteau, Ankara a confirmé l’achat du système antimissile russe S-400, provoquant la colère aussi bien de Washington que de Bruxelles, qui depuis ne cessent d’exiger des comptes sur les motivations de la Turquie, notamment sur son avenir au sein de l’alliance nord-atlantique.

Ajoutez à cela les projets à grande valeur ajoutée que sont le gazoduc Turkish Stream et la centrale nucléaire d’Akkuyu ou les innombrables rencontres Poutine/Erdogan depuis la confirmation de la normalisation et vous comprendrez l’inquiétude des élites occidentales, alors que la Russie déjà a forgé une alliance stratégique avec la Chine, un autre concurrent affirmé des partisans de l’unipolarité.

Tout récemment, l’ex-chancelier allemand Gerhard Schröder a estimé qu’il était «vital pour l’UE d’empêcher la Russie et la Turquie de se détourner de l’Europe au profit de l’Asie», et notamment en direction de la Chine. Bien que Schröder soit certainement l’une des rares voix sages de l’Europe bruxelloise, il semble que son conseil arrive bien tard. Les trois pays ont leur avenir dans l’espace eurasiatique, dans lequel l’UE n’a aucune place tant qu’elle n’aura pas retrouvé une souveraineté digne de ce nom.

Pour le reste, les relations Chine-Russie ou Russie-Turquie correspondent parfaitement aux intérêts nationaux de chacune de ces nations, et les tensions géopolitiques avec l’Occident n’ont fait que leur donner qu’un coup de pouce supplémentaire. Concernant l’avenir de la Turquie, la Russie, comme d’ailleurs la Chine, considère que c’est uniquement aux citoyens turcs de décider de leur avenir et c’est là toute la différence avec l’Occident politico-médiatique. C’est pourquoi les Turcs, à l’instar de beaucoup d’autres peuples du monde, continueront à regarder de moins en moins à l’Ouest et à opter pour le Nord-Est.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201710191033527137-turquie-otan/

Mikhail Gamandiy-Egorov

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