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Le saut stratégique vu de Turquie

13.01.2023

Les principaux analystes turcs considèrent que tous les empires ayant tenté de faire asseoir une domination sans partage sur les affaires internationales ont au final toujours subi des échecs, faisant le parallèle direct avec le cas contemporain des Etats-Unis. Cette analyse confirme une fois de plus une vision géopolitique particulière de la Turquie, ainsi que le rôle qu’elle entrevoit pour elle-même dans les relations mondiales.

Bercan Tutar, analyste turc dans son récent article Stratejik sıçrama (Le saut stratégique) pour le quotidien Sabah (l’un des trois principaux en Turquie) décrit les bouleversements stratégiques internationaux, en mettant l’accent sur la position des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine et de la Turquie.

L’auteur de l’article rappelle que toutes les tentatives des Etats impériaux, anciens ou nouveaux, ayant cherché à devenir les seuls maîtres du monde – se sont toujours soldées par des échecs. Pour Bercan Tutar, le dernier exemple étant la défaite de la politique de «la Nouvelle Rome», que les Etats-Unis ont tenté à mettre en œuvre sous prétexte de « guerre contre le terrorisme » après les attentats du 11 septembre 2001. L’échec des USA à devenir le seul hégémon mondial a d’ailleurs selon lui paradoxalement conduit vers une fin progressive du chaos dans de nombreuses régions du monde, en particulier au Moyen-Orient, où un certain équilibre a été rétabli.

Ces processus ont ainsi permis à des pays comme la Russie, la Chine et la Turquie – à maximiser leur influence respective dans différentes parties du monde. Et après que Washington ait défini son objectif principal de stratégie de sécurité nationale dans les nouveaux processus en cours à combattre des acteurs mondiaux comme la Russie et la Chine, à la place de la guerre contre le terrorisme, le visage du Moyen-Orient a commencé rapidement à se transformer.

L’un des pays qui a le plus profité de cette nouvelle transformation et qui a élargi sa sphère d’influence a été la Turquie. L’Etat turc ayant été capable de lire le cours des processus mondiaux, a ainsi pu devenir un important acteur régional et même international. Un peu plus loin dans le même article, l’auteur décrit le rôle central de la Turquie aussi bien vis-à-vis de l’Occident, avec lequel Ankara partage l’appartenance à l’Otan, mais également avec la Russie avec laquelle la Turquie possède de nombreux projets et orientations stratégiques.

Bercan Tutar fait notamment référence au projet conjoint avec Moscou de faire de la Turquie le principal hub pour l’énergie russe, ainsi qu’aux contacts bilatéraux étroits sur les questions du Moyen-Orient et de nombreux autres sujets stratégiques. L’auteur parle également de la Chine et rappelle que son pays représente un corridor sûr aux yeux de Pékin, dans le cadre du grand projet international chinois de la Ceinture et la Route.

Maintenant et en termes de perspectives suite à cet article, il serait juste de rappeler plusieurs faits que nous avons déjà abordé dans le passé. La Turquie se positionne effectivement comme un Etat ayant la particularité d’être un membre du bloc otanesque (dont pour rappel elle représente la deuxième force en termes d’effectif armé), tout en refusant obstinément à suivre aveuglement l’hystérie anti-russe et anti-chinoise de l’establishment occidental. Tirant ainsi profit de cette capacité assez unique à défendre et promouvoir ses intérêts avec toutes les parties.

A ce titre, et étant probablement le seul pays réellement souverain du bloc atlantiste vis-à-vis de Washington, la Turquie est effectivement devenue un acteur incontournable non plus seulement dans de nombreuses affaires régionales, mais de plus en plus à l’international. Ses relations stratégiques dans de nombreux domaines avec la Russie, la Chine, l’Iran et d’autres grandes puissances non-occidentales y ont d’ailleurs beaucoup contribué. En faisant la sourde oreille à la colère de ses partenaires occidentaux.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que de plus en plus de voix étasuniennes et plus généralement occidentales s’élèvent contre Ankara et appellent ouvertement à remettre en question l’appartenance turque à l’Otan, du fait justement des liens étroits de la Turquie avec les principaux adversaires des nostalgiques otanesques de l’unipolarité, dont bien évidemment les liens avec la Russie. L’Etat turc ayant été jusqu’à présent le seul membre de l’Otan à avoir fermement refusé à se joindre aux sanctions occidentales contre Moscou. Et même plus que cela – ayant au contraire fort largement élargi l’interaction économico-commerciale avec la Russie.

Dans ce paradigme, la Turquie joue parfaitement son jeu. Comprenant que l’Otan ne peut se permettre de perdre dans un avenir proche un membre aussi important, du point de vue aussi bien stratégique qu’idéologique, Ankara enfonce le clou en continuant à renforcer son orientation eurasienne et de plus en plus pro-multipolaire. D’autant plus lorsqu’on observe actuellement le processus probable de normalisation des relations avec le leadership syrien, le tout avec la médiation russe.

Et lorsque viendra le moment pour la Turquie de quitter effectivement l’Otan, au-delà du fait que ce sera une énorme défaite stratégique pour l’Occident, l’Etat turc d’ici là aura pu profiter au maximum de tout ce dont il a besoin actuellement. Avec par ailleurs à la clé – l’intégration dans le Top 10 des principales économies mondiales en termes de PIB à parité du pouvoir d’achat, pendant que des France et Royaume-Uni quitteront vraisemblablement ce même Top 10.

Mikhail Gamandiy-Egorov

http://www.observateurcontinental.fr/?module=articles&action=view&id=4561

Turquie: prochain hub gazier de toute l’Europe?

14.10.2022

Les relations économiques et énergétiques entre Moscou et Ankara sont au beau fixe. Et dans la conjoncture actuelle, avec une UE complètement vassalisée à Washington, la Turquie a l’occasion de devenir le grand hub du gaz russe, y compris si besoin sera – à destination de l’Europe.

Les présidents russe et turc, qui sont à leur quatrième rencontre en trois mois, cette fois-ci dans le cadre du 6ème Sommet de la Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA), dans la ville d’Astana, au Kazakhstan, ont abordé la possibilité de faire passer le partenariat énergétique à un stade supérieur, voire même largement supérieur.

En effet, Vladimir Poutine a proposé à son homologue turc Recep Tayyip Erdogan la création d’un hub gazier pour des livraisons vers d’autres pays, notamment vers l’Europe. En rappelant que la Turquie s’est avérée être actuellement l’itinéraire le plus sûr pour les livraisons de gaz russe.

Le président russe a par ailleurs indiqué que cette plateforme gazière servira non seulement pour assurer les approvisionnements, mais également dans la détermination des prix. Si ce projet se concrétise, et selon de nombreuses sources turques, il devrait probablement se concrétiser, le rôle de l’Etat turc deviendra crucial dans un domaine aussi stratégique que les fournitures énergétiques internationales. Tout en permettant à Ankara d’avoir un levier supplémentaire face à une Europe bruxelloise, qui ne manque toujours pas d’arrogance.

Pour la Russie, l’intérêt est évidemment d’avoir un partenaire énergétique fiable. Et en ce sens – la Turquie a amplement prouvé cette capacité. Etant le seul pays membre de l’Otan à ne pas avoir adhéré aux sanctions occidentales contre la Russie, développant activement ses relations avec Moscou, sachant d’autant plus que cette année sera certainement celle du plus haut niveau historique des relations économico-commerciales entre les deux pays, ainsi que disposant d’une capacité à mener une politique souveraine et pragmatique.

Ce n’est pas tout. A l’inverse des représentants masochistes européens, notamment allemands, qui assistent devant leurs yeux à des actes terroristes visant leurs propres intérêts économiques et énergétiques sans aucune réaction digne de ce nom, les autorités turques ont jusqu’à maintenant toujours assuré une sécurité de haut niveau pour le gazoduc Turk Stream, en coordination avec leurs homologues russes. Tout comme dans le processus des livraisons gazières.

Evidemment il est plus que probable que si ce projet se concrétise, il déplaira énormément à Washington, comme à Bruxelles et d’autres capitales occidentales. Si dans le deuxième cas et les suivants, il n’y a même pas besoin de faire des commentaires lorsqu’il s’agit de nains géopolitiques et de vassaux purs et simples, dans le cas étasunien il est tout à fait possible de s’attendre à des attaques économiques, notamment à travers des sanctions, ou tout simplement à de nouveaux actes terroristes, qui font partie intégrante du « savoir-faire » et du « savoir-vivre » des cow-boys washingtoniens.

Sauf que ce qui marche si facilement avec les élites européistes, dont le masochisme est peut-être également lié aux quartiers de mauvaise réputation de Bruxelles, ne marche pas forcément avec la Turquie, qui possède suffisamment de volonté, mais également de leviers à pouvoir riposter là où cela fera mal à l’establishment occidental. Surtout lorsqu’il s’agit d’intérêts nationaux, y compris économiques.

Dans tous les cas et malgré les désaccords qui existent entre Moscou et Ankara dans un certain nombre de dossiers, lorsqu’il s’agit d’une relation entre deux Etats souverains, pensant chacun à leurs propres intérêts pragmatiques nationaux, il est toujours beaucoup plus facile à arriver à des résultats positifs. Tellement plus simple que de faire affaire avec des enfants obligés d’aller automatiquement demander la permission à un grand-père saluant des ombres inconnues. Ou peut-être connues que pour lui-même.

Mikhail Gamandiy-Egorov

Normalisation turco-syrienne: perspective réelle?

24.08.2022

Après des années de tensions, Damas et Ankara semblent être sur la voie d’une possible normalisation de leurs relations. Si cela se réalisait, ce serait non seulement une victoire pour les deux pays, mais également une grande réussite pour le monde multipolaire dans son ensemble.

Si peu de spécialistes croyaient en une telle éventualité, les processus en cours du moment confirment une fois de plus la justesse de la vision eurasiatique, et certainement pas occidentale, quant à l’avenir mondial. En effet et si les services de renseignement des deux pays sont déjà en contact depuis ces quelques dernières années, les signaux récents permettent d’entrevoir l’éventualité d’une réconciliation politico-diplomatique à venir.

Suite au récent voyage du président turc Recep Tayyip Erdogan en Russie, cette question d’ailleurs a vraisemblablement été abordée. Et selon les déclarations, également récentes, de plusieurs hauts responsables turcs, la possibilité pour une telle normalisation semble n’avoir jamais été aussi proche.

Evidemment et dans cette optique, un tel événement sera une victoire pour la République arabe syrienne et son leadership, à l’encontre desquels Ankara a maintenu une animosité ouverte durant plusieurs années passées. D’un autre côté, un tel résultat sera également un point positif pour la Turquie, qui cherche à démontrer vouloir contribuer à une région pacifique et prospère.

Après maintenant plus de dix années de résistance à succès de la Syrie – au terrorisme international et aux interférences néocoloniales occidentales – et au-delà du soutien de ses principaux alliés en la qualité d’Etats comme la Russie, l’Iran et la Chine – un large processus de normalisation a déjà été engagé avec plusieurs pays, notamment arabes, qui étaient dans un premier temps hostiles à Damas et longtemps considérés comme des alliés indéfectibles de l’Occident, mais qui au final ont opté pour une vision pragmatique et juste.

Ce processus a évidemment été fort mal perçu par les régimes occidentaux qui avaient pourtant juré de pouvoir isoler la République arabe syrienne de la scène internationale. Comme résultat – un énième échec retentissant. En ce sens, si la Turquie – deuxième force armée de l’Otan en termes d’effectifs, mais privilégiant une approche pragmatique et souveraine lorsqu’il s’agit de défendre ses intérêts nationaux – ira d’une manière sincère vers une nouvelle page relationnelle avec Damas, ce sera inévitablement une grande nouvelle victoire pour tout l’espace eurasiatique et le monde multipolaire dans son ensemble.

Et bien évidemment une nouvelle défaite pour l’Occident collectif, nostalgique de l’unipolarité, dont l’intérêt a toujours été de créer et maintenir des conflits et des tensions artificielles entre peuples voisins, non-occidentaux. Bien sûr, une telle normalisation nécessitera aussi la résolution de plusieurs dossiers conflictuels entre Damas et Ankara, comme celui de la région d’Idleb où restent encore présents nombres d’éléments terroristes et dont la Syrie devra reprendre le plein contrôle. En ce qui concerne les inquiétudes sécuritaires de la Turquie, notamment en zones frontalières, ces questions pourront elles aussi être résolues de manière franche et honnête.

Enfin, il serait bon de souligner que si certains prétendus experts (occidentaux ou affiliés aux intérêts atlantistes) ont le culot aujourd’hui de parler de «désordre mondial» – suite à la fin de leur petit monde unipolaire révolu et devant se rendre à l’évidence que leur pauvre existence n’est que celle d’une extrême minorité planétaire – les événements actuels démontrent au contraire que nous avançons à grands pas vers un ordre beaucoup plus juste et rassembleur.

Le monde qui sera non plus seulement multipolaire, mais également post-occidental, sera certainement celui où les faux conflits entre «frères ennemis» devront être dépassés, afin que le vampirisme occidental ne puisse plus se maintenir sous perfusion du sang des peuples de la planète. Et en ce sens, la désormais possible normalisation des relations entre la Syrie et la Turquie ne sera certainement pas le dernier exemple notable.

Mikhail Gamandiy-Egorov

http://www.observateurcontinental.fr/?module=articles&action=view&id=4172

Ukraine-Turquie: les choses se corsent

08.07.2022

Bien que la Turquie soit en désaccord avec la Russie sur un certain nombre de dossiers, y compris ukrainien, Ankara confirme une fois de plus ne pas vouloir sacrifier ses relations stratégiques avec Moscou, et ce malgré les pressions occidentales et sa relative solidarité avec Kiev.

L’ambassadeur turc a été convoqué au ministère ukrainien des Affaires étrangères, écrit Bloomberg, après que les autorités de la Turquie aient décidé de ne pas arrêter le navire marchand russe que Kiev accusait de transporter des céréales «ukrainiennes volées par la Russie».

Le régime kiévien invoque par la même occasion «une situation inacceptable», en ajoutant avoir reçu l’information en question «avec une profonde déception». Kiev avec ses parrains occidentaux continue de marteler la fausse idée qu’elle serait un acteur majeur dans le domaine de l’exportation du blé à l’échelle internationale, en oubliant à chaque occasion de se référer aux statistiques et données qui sont d’actualité depuis déjà plusieurs années, à savoir que l’Ukraine n’est que le cinquième exportateur mondial de blé, tandis que la Russie est largement première.

Ce qui démontre parfaitement que le grenier mondial étant bien l’Etat russe, et certainement pas ukrainien. Tout comme le fait que le blocage des exportations maritimes ukrainiennes n’est pas l’œuvre de la Russie, mais bel et bien de l’Ukraine qui a installé une multitude de mines marines au niveau des principaux ports maritimes concernés, étant par la même occasion dans l’incapacité (ou peut-être n’ayant pas reçu le feu vert de ses chefs) de pouvoir les faire déminer.

Pour revenir à la Turquie, cette situation a une fois de plus démontré l’involonté du leadership turc à aller dans le sens des tensions avec le partenaire russe, et ce malgré l’appartenance à l’Otan dont elle est la deuxième force en termes d’effectif armé, et en dépit des pressions que l’Etat turc a subi et continue de subir de la part de l’Occident pour se joindre au camp des sanctions anti-russes. L’Etat turc est resté pourtant infaillible: il ne se joindra pas à ces sanctions et continue de développer ses relations économiques avec la Russie.

Ce n’est pas tout. Les entreprises turques pourraient être parmi les grands gagnants en Russie alors que plusieurs compagnies occidentales ont interrompu leurs activités ou décidé de quitter le marché russe suite aux pressions reçues de la part de leur establishment politique. Plusieurs compagnies turques mènent d’ailleurs à ce titre des négociations en vue de racheter les entités juridiques en question pour les rajouter à leur portefeuille de projets internationaux. Y compris dans les secteurs du prêt-à-porter ou encore de l’électroménager.

Là aussi ce n’est pas tout. Il y a de cela quelques jours, l’ambassadeur turc en poste en Russie, Mehmet Samsar, avait déclaré que le volume des échanges entre les deux pays pourrait atteindre 50 milliards d’équivalent de dollars à l’issue de cette année 2022.

Tout cela conforte la réalité que si Moscou et Ankara sont loin d’être toujours sur la même ligne sur le plan géopolitique, personne en Turquie ne souhaite sacrifier les intérêts économico-commerciaux avec le partenaire stratégique russe. Et aussi que le leadership turc reste constamment à l’écoute de ses opérateurs économiques. Il faut par ailleurs à ce titre reconnaitre, une fois de plus, le ferme capacité de ces derniers à être en mesure d’influer sur les décisions de leur leadership politique.

Le tout à l’énorme différence des opérateurs économiques européens, qui restent pour nombreux d’entre eux passifs face au diktat politique washingtonien sur leurs nations. D’un côté, on pourrait évidemment comprendre que certaines entreprises issues de l’Europe bruxelloise puissent être prêtes à sacrifier leurs intérêts sur le marché russe car possédant des intérêts plus importants aux USA.

Mais la réalité démontre bien souvent que pour nombreuses d’entre elles, la Russie était incomparablement plus importante en termes de revenus que ne le sont les Etats-Unis. Au point que pour certaines d’entre elles, leur chiffre d’affaires obtenu sur le marché russe représentait l’un des plus importants à l’échelle mondiale. Mais fort vraisemblablement, le masochisme subi par l’élite politique bruxelloise a largement contaminé un certain nombre d’opérateurs économiques européens. A l’énorme différence des acteurs turcs.

Une chose reste également sûre. Les actions de l’Occident collectif renforcent sa propre isolation à l’international. En ce sens, le Sommet du G20 à Bali, en Indonésie, aura une fois de plus démontré que les pressions occidentales n’impressionnent plus l’écrasante majorité de la planète. Et malgré toutes les tentatives de l’Occident + Japon à tenter de bloquer la participation de la Russie audit sommet, le résultat final n’est qu’un énième échec évident de la coalition des nostalgiques de l’unipolarité.

Mikhail Gamandiy-Egorov

Un couloir maritime turc jusqu’à la bande de Gaza?

Des voix s’élèvent en Turquie pour la création d’un couloir maritime allant jusqu’à la bande de Gaza. Bien que la réalisation d’une telle initiative ne soit pas simple à réaliser, le fait est qu’elle trouve déjà des échos favorables au sein de l’opinion publique turque.

La récente annonce du cessez-le-feu entre l’Etat sioniste et le mouvement palestinien Hamas n’a évidemment pas résolu le conflit israélo-palestinien. Si ladite cessation des violences est vue au sein de la résistance palestinienne comme une victoire sur l’ennemi israélien, évidemment on est encore bien loin de la fin des souffrances du peuple de Palestine et d’une confirmation en bonne et due forme d’un Etat palestinien pleinement indépendant.

Les puissances internationales n’ont pas manqué de prendre position dans ce conflit qui dure depuis fort longtemps. Si les Etats-Unis soutiennent traditionnellement Israël – leur principal allié régional et par ailleurs l’une des principales priorités dans leur politique étrangère, la Turquie a pris fait et cause en faveur de la Palestine, en mettant d’ailleurs à exécution une mobilisation internationale active.

Mais un autre sujet s’invite désormais dans le débat. Celui d’une création possible d’un couloir maritime turc allant jusqu’à la bande de Gaza, à l’instar des accords passés précédemment entre Ankara et la partie de la Libye contrôlée par le gouvernement tripolitain. Dans le but déclaré d’accroitre le soutien à la Palestine – par voie maritime. Pour cela, la Turquie pourrait signer le mémorandum naval en question avec les représentants du Hamas, contrôlant justement la bande de Gaza. Une initiative très mal vue à Tel-Aviv, qui la voit comme une volonté du leadership turc de déclencher une guerre économique.

L’idée qu’Ankara pourrait mettre en œuvre «le modèle libyen» en signant un accord avec la bande de Gaza a été d’ailleurs largement diffusée dans la presse turque. Il faut de même indiquer que l’auteur de l’initiative en question n’est pas un membre actif du gouvernement de la Turquie, mais ce n’est pas non plus un inconnu. Il s’agit de Cihat Yaycı, ancien amiral de la marine turque – par ailleurs l’idéologue de la doctrine Mavi Vatan (patrie bleue) – qui spécifie qu’en tant qu’Etat péninsulaire, la Turquie a 8333 kilomètres de littoral le long de l’Anatolie et de la Roumélie (péninsule balkanique) et que sa juridiction en Méditerranée orientale, en mers Egée, de Marmara et Noire s’étend en tout sur 462 000 kilomètres. En d’autres termes une doctrine qui vise à légitimer les revendications turques sur un certain nombre de zones contestées de la Méditerranée orientale.

Néanmoins et du côté de nombre de médias israéliens, l’opinion avancée est qu’il s’agit d’un désir du président turc Erdogan, avec pour objectif d’accéder aux champs gaziers se trouvant au large de l’Etat sioniste. Pour Jerusalem Post, le concept proposé par Cihat Yaycı et promu dans les médias turcs, l’est probablement avec le soutien du gouvernement d’Ankara.

Pour le journal israélien, l’objectif de la Turquie est de tracer directement une ligne reliant la côte turque à Gaza, en divisant ostensiblement la mer par la création d’un tel couloir maritime. Ce qui couperait Israël de la Grèce et du gazoduc EastMed que l’Etat sioniste compte réaliser avec Athènes et Nicosie.

En termes de perspectives, s’il est assez évident que la Turquie peut tirer profit d’une telle initiative en renforçant son positionnement géopolitique et géoéconomique, ainsi qu’idéologique en défiant encore plus ouvertement l’Etat sioniste et en accentuant son rôle de soutien important à la cause palestinienne, nombre d’obstacles restent d’actualité pour Ankara.

Tout d’abord et si dans le cas libyen, la Turquie pouvait se vanter d’avoir conclu un accord fixant les frontières maritimes à son avantage en mettant en avant le fait que cela s’est fait avec un gouvernement internationalement reconnu, bien que contrôlant qu’une partie minoritaire du territoire libyen, dans le cas de la bande de Gaza la difficulté réside dans le point que Hamas n’est pas considéré comme une entité étatique, représentant officiellement l’Etat de Palestine.

L’autre difficulté, ou plutôt contradiction, est que malgré l’hostilité évidente existant entre Ankara et Tel-Aviv, les relations entre les deux parties se maintiennent et même se développent, y compris dans le cadre des relations économiques bilatérales.

Néanmoins et connaissant sur certaines questions l’imprévisibilité de la politique extérieure turque, l’initiative en question montre clairement l’inquiétude existante du côté de l’Etat sioniste, traduite d’ailleurs dans les médias israéliens. Pour certains experts, il pourrait s’agir également d’un sondage d’opinion au sein de la société turque pour pouvoir réaliser, ou non, cette éventualité. En ce sens, une large partie des citoyens de Turquie, à l’instar de nombreux pays du monde, sympathise ouvertement en faveur de la cause palestinienne.

Mikhail Gamandiy-Egorov

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Sanctions US contre la Turquie: uniquement pour les S-400?

Les Etats-Unis ont mis leurs menaces visant la Turquie à exécution. Cette annonce de sanctions visant Ankara pour l’acquisition du système russe de défense antimissile S-400 est-elle cependant la seule raison pour cette étape ultime de pression sur la Turquie? Rien n’est moins sûr.

Washington a effectivement annoncé des sanctions contre la Turquie pour son acquisition du système de défense aérienne russe S-400, interdisant tout nouveau permis d’exportation d’armes à l’agence gouvernementale turque en charge des achats d’armement. 

Du point de vue pratique, cela signifie que les USA interdisent désormais l’attribution de tout nouveau permis d’exportation d’armes à l’agence gouvernementale turque en charge des achats d’armement (SSB), et interdisent l’entrée sur le territoire étasunien à ses dirigeants, dont le chef du SSB – Ismail Demir. C’est ce qui a été annoncé par l’actuel chef de la diplomatie US Mike Pompeo.

«Les mesures prises signalent clairement que les Etats-Unis ne tolèreront pas de transactions significatives avec les secteurs russes de la défense et du renseignement», a précisé le secrétaire d’Etat étasunien.

Du point de vue des perspectives, il s’agit évidemment d’une première dans la relation entre alliés de l’Otan. Plus exactement – entre la première et la deuxième force en termes d’effectifs de l’organisation atlantiste.

La Turquie n’a de son côté pas manqué de réagir. Et une fois de plus – ne compte vraisemblablement pas reculer sur ledit dossier. A ce titre, Ismail Demir, visé par ces sanctions, a déclaré que son pays est déterminé à parvenir à une industrie de la défense totalement indépendante sous la direction du président Recep Tayyip Erdogan. 

«Aucune décision prise à l’étranger envers moi-même ou notre institution ne changera ma position ou celle de mon équipe», a déclaré Ismail Demir dans un tweet. En ajoutant que «les sanctions ne pourront en aucun cas entraver l’industrie de la défense turque».

Un son de cloche similaire du côté d’autres hauts responsables de la Turquie, que ce soit de la présidence, de sa diplomatie ou encore de ses parlementaires – issus aussi bien du parti au pouvoir, que de l’opposition. En d’autres termes – la souveraineté turque, et ce malgré l’appartenance otanesque, reste non-négociable pour son élite. Plusieurs de ses membres ont même appelé à l’accélération d’une pleine utilisation des S-400 par la Turquie.

Pour le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov – les sanctions étasuniennes visant la Turquie sur les S-400 n’ont pas été une surprise, il s’agit d’une énième manifestation d’une attitude arrogante envers le droit international, ainsi que des mesures tout simplement illégales. Une solidarité partagée par le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Djavad Zarif, qui a fermement condamné de son côté les sanctions US imposées à la Turquie, évoquant un «mépris du droit international». 

«Nous condamnons fermement les récentes sanctions américaines contre la Turquie et nous nous tenons aux côtés de son peuple et de son gouvernement», a publié dans un tweet le chef de la diplomatie iranienne.

Pour nombre d’experts, les actions étasuniennes à l’encontre d’Ankara ne feront certainement pas fléchir cette dernière. Néanmoins, il s’agit très certainement d’un signal pour d’autres clients potentiels de l’armement russe. Si des pays comme la Chine, l’Inde, l’Algérie, l’Iran, la Turquie, ainsi qu’un certain nombre de nations eurasiennes et latino-américaines, n’ont pas été impressionnés jusqu’à maintenant par la menace des dites sanctions, il n’empêche que des Etats entretenant des relations fortes avec Washington pourraient abandonner leur intérêt pour les systèmes russes sous la pression washingtonienne. Difficile pour les Etats-Unis d’assumer une concurrence loyale et digne face à une production compétitive, sophistiquée et avec un bien meilleur rapport qualité/prix. Ceci étant dit, cela ne pourra nuire de façon considérable aux intérêts de Moscou sur le marché international de l’armement.

Mais concernant la Turquie plus particulièrement, les actions hostiles des USA sont-elles dues uniquement au dossier des S-400? Rien n’est moins sûr. En effet, plusieurs raisons peuvent également avoir largement contribué à cette énième attaque à sanctions des Etats-Unis contre un pays souverain. Tout d’abord, l’establishment US n’aime pas avoir des partenaires qu’il doit traiter en égal. A ce titre, il préfère bien plus la relation de dictant à sous-traitant.

D’autre part, les actions turques des dernières années ont confirmé l’indépendance de sa politique extérieure aussi bien vis-à-vis de Washington, que du siège otanesque Bruxelles. Par ailleurs, l’hypocrisie occidentale est caractérisée également par une autre forte contradiction: Washington et nombre d’autres capitales occidentales parlent «d’actions déstabilisantes» de la Turquie dans divers régions du monde. Bizarre, ces condamnations étaient totalement absentes du langage des élites atlantistes lorsque la Turquie participait à la déstabilisation de la République arabe syrienne et de son gouvernement, de concert avec les Occidentaux. Notamment durant la première phase du conflit syrien.

Et là aussi ce n’est pas tout. La capacité d’Ankara de trouver des accords et des compromis dans des dossiers régionaux et internationaux, notamment avec Moscou et Téhéran, y compris en ayant des intérêts parfois divergents – le tout sans y inclure les puissances occidentales, et surtout les USA, semble confirmer la colère de l’élite US, et atlantiste de façon générale.

Si en Syrie, cela a été atteint avec le processus d’Astana, le dossier récent du Haut-Karabakh – où l’accord de paix a été négocié sans la participation de Washington et de Paris qui souhaitaient vivement être impliqués, peut avoir été la goutte de trop.

Le souci pour les élites étasuniennes, et plus généralement occidentalo-atlantistes, c’est que ces mécanismes du concept multipolaire du monde semblent désormais en phase active. Quant aux sanctions, elles ne pourront pas stopper la chute confirmée de l’unilatéralisme occidental. Mais tel un patient inguérissable – l’establishment occidental semble rejeter tous les traitements – par la même occasion accélérant sa propre chute.

Mikhail Gamandiy-Egorov

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Russie-Turquie ou le cauchemar d’Emmanuel Macron

Les récentes accusations du président français à destination de Moscou et Ankara quant à leur prétendue campagne antifrançaise en Afrique ont non seulement clairement démontré la mentalité entretenue par l’establishment élyséen vis-à-vis du continent africain, mais confirment également la peur que suscite la montée en force des puissances non-occidentales sur l’arène internationale.

Si ces récentes déclarations d’Emmanuel Macron ont effectivement eu le mérite de remettre au grand jour les véritables intentions de Paris vis-à-vis de l’Afrique et plus particulièrement de ses anciennes colonies africaines, bien que maquillées en belles paroles d’intentions positives, beaucoup d’observateurs se sont posés la question pourquoi le chef d’Etat français ait particulièrement insisté dans ses accusations sur certains dirigeants africains, ainsi que sur la Russie et la Turquie.

En ce qui concerne les chefs d’Etat africains visés par les déclarations macroniennes, la réponse peut déjà être donnée. Il s’agit très vraisemblablement de tous les leaders africains ayant choisi la voie de la souveraineté et du panafricanisme – deux modèles de développement pour l’Afrique qui déplaisent fortement à Paris, comme d’ailleurs à nombre d’autres capitales occidentales.

Mais dans le cas du «tandem» russo-turc, il faut analyser les événements des dernières années, ainsi que les récents, pour comprendre cet acharnement macronien contre Moscou et Ankara. Un acharnement qui s’est également traduit par d’autres paroles récentes – également attribuées à Macron – à savoir «qu’il faut trouver des mécanismes de contournement pour encercler la Russie et la Turquie». 

La réalité, c’est qu’aux yeux de l’élite occidentale atlantiste, le problème vraisemblablement majeur – c’est la capacité des leaderships russe et turc de pouvoir trouver des compromis conjoints, y compris dans des dossiers qui les opposent, et ce sans y inclure les puissances occidentales. En effet et pour rappel – le processus d’Astana sur la Syrie a eu le mérite sur la plateforme de la puissance eurasienne kazakhe de réunir les représentants du gouvernement syrien et de l’opposition plus ou moins modérée ayant un poids sur le terrain, le tout grâce aux efforts de trois pays: la Russie, l’Iran et la Turquie. Ce format avait provoqué la colère des Occidentaux pour deux raisons principales: la première étant le fait que ladite plateforme s’est avérée être la plus efficace dans le dossier syrien, la deuxième étant celle que les élites occidentales n’y avaient aucun rôle à jouer, si ce n’est d’observateurs.

Mais ce qui a certainement dû faire grandir la colère des forces pro-unipolaires et atlantistes, c’est le dossier tout récent du Haut-Karabakh. Washington, comme Paris, souhaitaient vraisemblablement deux choses. La première – pouvoir s’impliquer directement dans ce dossier et y jouer un rôle de premier plan, sans pour autant avoir de liens historiques et civilisationnels avec cette région. Tout en réduisant évidemment l’influence de Moscou et Ankara. La deuxième – contribuer aux tensions supplémentaires entre la Russie et la Turquie, afin de stopper l’interaction existante entre les deux nations eurasiennes.

Au final – ni l’une, ni l’autre, n’a pu aboutir. Confirmant ainsi la thèse que dans le monde contemporain – l’Occident politique ne représente plus et aucunement l’hégémon et le porte-parole de la communauté internationale qu’il prétend encore être. Et que des puissances internationales ou régionales comme la Chine, la Russie, la Turquie, l’Iran, l’Inde, l’Afrique du Sud, l’Algérie et d’autres – poursuivront une politique souveraine, conformément aux intérêts nationaux respectifs. Sans en demander l’avis aux capitales occidentales.

Mais ce qui est assez ridicule dans la rhétorique du président français, c’est qu’elle laisse à supposer qu’il puisse exister une coordination entre Moscou et Ankara dans la perte d’influence devenue évidente de la France en Afrique, plus particulièrement dans les pays francophones anciennement colonisés par Paris – au sein des autres l’influence est d’autant plus au point mort. Alors qu’en réalité, la Russie – comme la Turquie – mènent des politiques propres à eux-mêmes, conformément à leurs intérêts individuels et à ceux de leurs partenaires sur le continent africain. Par ailleurs, les désaccords russo-turcs sur nombre de dossiers n’ont pas disparu, mais la capacité réciproque à trouver des accords à mi-chemin des intérêts de chacun effectivement persiste, comme le rappelle d’ailleurs le quotidien allemand Der Tagesspiegel

Quant au fait même que Pékin, Moscou ou Ankara puissent avoir des intérêts en Afrique – à la grande colère des élites occidentales, dont élyséennes – il faudrait certainement leur rappeler que les relations internationales se basent sur un échange d’intérêts entre Etats souverains. Et que ces échanges, qu’ils soient d’ordre économique, sécuritaire ou politique – sont aussi ce que l’on appelle la concurrence, pure et simple. Après tout, Washington, Paris, Londres ou Berlin n’ont aucun mal à penser qu’ils ont leur mot à dire en direction de régions ne souhaitant par leur implication. Pourquoi se mettre donc en colère lorsque les puissances non-occidentales développent leur présence respective là où elle est désirée et accueillie positivement?

Quant à la prétendue interaction russo-turque en Afrique, il ne reste plus qu’à imaginer quel en serait le résultat si c’était effectivement le cas… A méditer. En ce qui concerne le cas du président français – après avoir récemment mis fortement en colère une très large partie du monde musulman, désormais il devra répondre aux innombrables questions d’Africains qui après ses récentes déclarations posent une question simple : quand est-ce que Paris commencera réellement par respecter l’Afrique et les Africains? Notamment leur souveraineté, leur capacité analytique et le choix de leurs partenaires internationaux.

Mikhail Gamandiy-Egorov

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Non, l’Afrique n’a pas besoin de tutelle extérieure

La rhétorique qui émane de nombre de représentants de l’élite politique occidentale reste profondément ancrée dans une volonté de maintenir le continent africain, du moins une large partie, sous sa tutelle personnelle. En omettant bien souvent le fait que l’avenir de chaque nation se décide par le peuple souverain.

Les récentes accusations du président français Emmanuel Macron quant à la prétendue participation de la Russie et de la Turquie dans une campagne antifrançaise en Afrique ont eu au moins le mérite de remettre au grand jour cette vision propre aux élites élyséennes, et plus généralement occidentales, vis-à-vis de l’Afrique. A savoir une vision paternaliste, ni plus ni moins.

En effet, et au-delà d’émettre les dites accusations contre Moscou et Ankara, le dirigeant français s’en prend également à certains chefs d’Etat africains, qui selon lui participent à cette stratégie. Par cette seule déclaration, il devient assez clair que le «mal» selon Paris et donc beaucoup plus profond que les prétendues interférences russes et turques. Evidemment et en ce qui concerne les dirigeants africains visés par ces déclarations du chef d’Etat français, on peut certainement conclure qu’il s’agit de tous les leaders de pays africains menant une politique souveraine et indépendante – aussi bien vis-à-vis de Paris, que de façon générale. Ou en tout cas en cours de mener une telle politique – d’ailleurs tout à fait logique pour n’importe quel pays souverain.

Mais plus que cela encore, toute l’erreur du leadership élyséen et atlantiste de façon générale, c’est qu’ils prétendent ne pas voir et admettre que si aujourd’hui l’opinion publique africaine dans sa large partie est hostile à la politique extérieure française et occidentale, ce n’est certainement pas en raison de la montée en force des puissances non-occidentales sur le continent, comme c’est le cas pour la Chine, la Russie, l’Inde, la Turquie ou l’Iran, entres autres, mais bel et bien en raison d’un ras-le-bol devenu évident au sein des populations africaines vis-à-vis de la vision unipolaire de l’establishment occidental, y compris français.

D’ailleurs, c’est ce qui ressort massivement dans les commentaires de nombreux analystes africains, tout comme des populations concernées, à savoir jusqu’à quand Paris et d’autres capitales occidentales vont prétendre avoir un droit de tutelle sur certains pays africains? Les belles paroles sur les liens « privilégiés » avec l’Afrique n’y changent rien: les Africains sont aujourd’hui jaloux de leur souveraineté et de leur pleine capacité à forger des partenariats, voire des alliances, avec qui bon leur semble.

Pour le reste et au-delà de cette vision purement néocoloniale dont l’Occident politico-médiatique ne peut se défaire, ce dernier se contredit sur un autre point notable. N’est-ce pas ce même Occident qui durant l’ère unipolaire désormais révolue, prétendait que la libre concurrence dans le monde est un processus naturel et logique? Désormais ce ne serait donc plus le cas, puisque les puissances non-occidentales sont allées trop loin en osant démettre de son piédestal les principaux pays occidentaux – les principales ex-puissances coloniales par la même occasion?

Le constat est donc relativement simple. Les élites occidentales n’ont vraisemblablement aucune honte pour leur passé colonial qu’elles assument volontiers en voulant l’adapter à la réalité actuelle – en maintenant plus ou moins les mêmes mécanismes en termes des rapports avec les pays anciennement colonisés, mais cette fois-ci avec le sourire. Certes, un sourire un peu nerveux.

D’autre part, ces mêmes élites, et les récentes déclarations macroniennes ne font que le confirmer, refusent de reconnaitre le droit à la souveraineté des peuples africains. En maintenant la même approche: soit vous êtes dans notre camp et vous serez relativement «bien» traités. Si vous refusez ce schéma: vous allez subir toutes sortes de pressions, sanctions, déstabilisations, menaces et intimidations.

Enfin, toutes les actions récentes occidentales ont bel et bien confirmé que la notion de libre concurrence n’est valable que lorsque ce même Occident politique pouvait en garder les leviers, et en tirer le profit maximal. Mais depuis les succès sur les plans géopolitique, géoéconomique et sécuritaire des puissances non-occidentales – partisanes du concept multipolaire du monde devenu réalité, toutes les belles paroles sur cette fameuse liberté ne sont devenues que poussière.

Une chose reste néanmoins certaine – le temps de la tutelle sur l’Afrique approche sa fin. Cette notion, ouvertement raciste, n’a plus aucune place dans la réalité mondiale qui s’est formée. Et qui continuera à s’imposer.

Mikhail Gamandiy-Egorov

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Haut-Karabakh: y-a-t-il de la place pour une implication politique turque?

Les tensions dans le Haut-Karabakh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont mis en avant plusieurs aspects importants – qui concernent aussi bien le côté militaire que politique du dossier. A ce titre, l’implication turque reste un sujet de vaste discussion.

Si dans le dossier du Haut-Karabakh, la Turquie s’est ouvertement placée comme soutien infaillible de Bakou, et ce aussi bien sur le plan du soutien militaire, que politico-diplomatique, le rôle d’Ankara reste à bien de titres mitigé.

Il est vrai que d’un côté la Turquie d’Erdogan continue d’élargir sa présence dans plusieurs zones conflictuelles du monde, renforçant par la même occasion son poids sur l’arène régionale et internationale. Pour autant, la participation turque dans les campagnes militaires en Syrie, Libye et désormais en Transcaucasie n’a pu être décisive pour le camp auquel elle apportait son soutien. En Syrie, le président Bachar Al-Assad – que la Turquie souhaitait absolument faire tomber au début du conflit, est non seulement toujours au pouvoir, mais plus que cela – contrôle la grande majorité du pays. Et Ankara sait parfaitement aujourd’hui qu’elle doit accepter cette réalité.

Sur le théâtre libyen, bien que l’intervention turque aux côtés du gouvernement tripolitain ait permis de stopper l’offensive sur la capitale du pays de l’Armée nationale libyenne dirigée par Khalifa Haftar et même de reprendre certains territoires, le constat reste également clair: l’allié libyen d’Ankara contrôle toujours moins de la moitié du territoire de la Libye. Avec peu d’espoir que cela puisse changer prochainement.

Dans le Haut-Karabakh, où la Turquie s’est fermement engagée du côté de son allié azerbaïdjanais, la situation à bien d’égards est semblable. En effet et bien que l’Azerbaïdjan possède une économie et une armée plus puissantes que son voisin arménien, notamment grâce à la rente pétrolière et gazière, la victoire sur le terrain n’a pas été enregistrée. Et ce malgré l’appui turc. Bakou – tout en ayant le soutien militaro-politique turc, avec la participation de conseillers militaires envoyés par Ankara, de nombreux équipements – notamment les drones d’attaque comme le Bayraktar TB2, et des mercenaires syriens et libyens parrainés par la Turquie – n’a effectivement pas pu venir à bout de la résistance arménienne dans la région du Haut-Karabakh, que l’Azerbaïdjan continue de considérer comme lui appartenant.

Et fait notable, cela sans même l’implication de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) – à laquelle l’Arménie appartient – dans le conflit. Au final, l’art diplomatique russe a été bien plus décisif que les émotions turques. A savoir mettre à la table des négociations les représentants des belligérants – avec l’obtention d’un cessez-le-feu et un espoir d’une normalisation progressive de la situation. 

Confirmant par la même occasion non seulement le poids que possède toujours Moscou aussi bien sur Erevan, que Bakou, mais également et justement le fait que parfois la finesse diplomatique est bien plus puissante que les coups de feu des armes.

Un succès diplomatique, bien qu’il reste encore du travail à faire, qui a laissé Ankara bouche bée, surtout à en suivre la presse locale suite à l’annonce dudit cessez-le-feu. Mais une question importante persiste tout de même: la Turquie a-t-elle un rôle politique à jouer dans de quelconques négociations à venir, comme le souhaite le duo Ankara-Bakou?

Pour répondre à cette question, il faut mentionner plusieurs points. Tout d’abord, si Ankara souhaite réellement jouer un rôle positif dans la région, il lui faut oublier sa tactique de mettre en premier lieu de l’huile sur le feu, pour ensuite parler d’une voix plus raisonnable. En ce sens, la raison devrait prévaloir dès le départ, et non pas au milieu ou en fin de processus. D’autre part, si la Turquie prétend pouvoir jouer un rôle constructif dans la région, y compris à la place des puissances n’appartenant pas à la région, il lui faudra compter avec les intérêts de la Russie et de l’Iran, dont l’appartenance à ladite région n’est pas à présenter. Ce schéma de travail a déjà fait ses preuves, notamment lors du processus d’Astana sur la Syrie. Reste à savoir si Ankara en sera prête. Enfin, il serait peut-être grand temps à la Turquie de comprendre que seul un espace eurasien pacifique permettra à l’ensemble de l’Eurasie – à laquelle la Turquie appartient – de consolider les intérêts de tous, dans un cadre multipolaire. C’est la seule approche sérieuse qui prévaudra.

Mikhail Gamandiy-Egorov

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France vs Turquie: Macron a-t-il les moyens de ses ambitions?

Alors que le ton est récemment une nouvelle fois monté entre le leadership français et turc, la France qui essaie de continuer à se positionner comme une puissance internationale est-elle vraiment à l’heure des changements mondiaux ? Rien n’est moins sûr.

La vérité dans toute cette situation intra-otanesque, puisqu’il s’agit bel et bien de deux pays membres de l’Otan, concerne à dire vrai plusieurs volets, et non des moindres. Ambitions personnelles de ses dirigeants, notamment sur l’arène géopolitique mondiale, niveau de souveraineté, attrayance internationale, puissance militaire et économique – tous ces points constituent des orientations clés pour comprendre le conflit opposant de plus en plus ouvertement Paris et Ankara.

Tout d’abord, il serait juste de rappeler qu’en termes de niveau de souveraineté, la France est aujourd’hui certainement bien derrière la Turquie. Si cette dernière reste toujours membre de l’Otan, ce n’est pas pour autant qu’elle applique à la lettre les prérogatives voulues par la force se considérant maitre absolu à bord – en la qualité des USA. Beaucoup pensent évidemment au dossier de l’acquisition par la Turquie des S-400 russes, à la grande colère non seulement de Washington, mais également de ses satellites européens, dont la France.

Mais ce n’est pas le seul dossier dans lequel Ankara se désolidarise de ses alliés otanesques. En effet, la Turquie entretient d’assez bons rapports avec l’Iran – l’un des principaux adversaires géopolitiques des USA – et ce aussi bien sur le plan économique que politique. Ankara soutient le gouvernement vénézuélien en la personne du président Nicolas Maduro. En Biélorussie, le leadership turc fut parmi les premiers à féliciter Aleksandre Loukachenko lors de sa récente réélection à la tête du pays – là aussi en étant sur la même ligne que les pays partisans de la multipolarité. Le tout à la grande différence de Paris qui continue d’appliquer la même mentalité libérale, pro-atlantiste et donneuse de leçons vis-à-vis des nations non-occidentales.

En parlant de l’Otan, si la Turquie ne déclare pas, du moins pour le moment et trop ouvertement, sa volonté à quitter cette organisation, représentant les vestiges de la guerre froide, c’est uniquement dans le cadre des intérêts qui lui sont propres. Ankara comprend parfaitement la peur des élites étasuniennes, et plus généralement occidentales, de la voir quitter le navire otanesque. Sachant qu’elle représente non seulement le pilier sud de l’Otan, mais également et tout simplement sa deuxième force armée en termes d’effectifs. Cela sans oublier un autre point fortement important: un départ éventuel de la Turquie donnerait un coup à l’organisation atlantiste, dont il sera très difficile de se relever. Et c’est là alors que les mots du président français Macron, sur la mort cérébrale de l’Otan, seraient, il faut le reconnaitre, plus que jamais d’actualité.

C’est d’ailleurs là que se trouve tout le paradoxe relationnel entre la Turquie et les autres membres de l’Organisation de l’Atlantique nord. La plupart de ces derniers la voit désormais comme un cheval de Troie au sein de l’alliance, mais n’osent pas dépasser certaines limites – qui pousseront Ankara à riposter.

C’est en ce sens qu’il faut voir les actions et déclarations hostiles à la Turquie, et personnellement au président Recep Tayyip Erdogan, de la part d’Emmanuel Macron ayant pris une initiative dans cette direction – lui qui tente par tous les moyens de redorer le blason tricolore et faire repositionner la France comme une puissance internationale majeure. Mais en-est-il capable? Pour répondre à cette question, il serait juste de rappeler plusieurs points.

Pour qu’un pays soit reconnu comme une véritable puissance internationale, il se doit d’être réellement souverain dans ses décisions. Ce n’est pas le cas de la France depuis un bon moment. L’attachement à l’atlantisme et aux intérêts outre-Atlantique de la large partie de ses élites n’est aujourd’hui pas à démontrer. La perte de prestige au niveau international représente un autre point de première importance. En effet, si dans ses anciennes colonies africaines, Paris continue d’entretenir des relations privilégiées avec certaines élites en place via le réseau obscur de la Françafrique, ce n’est certainement plus le cas au niveau de la majorité évidente de la société civile des pays africains francophones. Plus que cela, les panafricanistes et souverainistes africains considèrent la France, du moins ses élites, comme étant les principaux responsables des problèmes de leurs pays respectifs – allant de la question de la souveraineté monétaire jusqu’aux défis sécuritaires.

Le prestige de la France dans la géopolitique internationale est donc bel et bien en chute libre. D’ailleurs et dans le bras de fer qui l’oppose à la Turquie, si certains analystes de l’Hexagone continuent de promouvoir l’idée que leur pays reste une puissance de premier plan et la Turquie de deuxième, cet avis est très loin d’être partagé par les observateurs internationaux non-occidentaux, et ce aux quatre coins du monde. Ce n’est d’ailleurs pas le président turc qui dira le contraire, pour qui Emmanuel Macron est un «ambitieux incapable». 

Last but not least – concerne l’aspect économique. Si la France est aujourd’hui classée, en tant que dixième puissance économique mondiale en termes de PIB à parité du pouvoir d’achat (PPA), tandis que la Turquie est treizième dans le même classement, de nombreux économistes (y compris occidentaux) prévoient que dans les 5-10 prochaines années (et peut-être même avant) la France quittera le Top 10 mondial. Tandis que la Turquie l’intégrera – augmentant ainsi la part majoritaire des puissances non-occidentales au sein des dix principales puissances économiques du monde.

Tout cela pour dire que si la France de Macron avait misé sur l’éventualité de gagner des points sur l’arène internationale multipolaire en défiant la Turquie de Recep Erdogan, la mise semble vraisemblablement perdante.

Mikhail Gamandiy-Egorov

https://t.me/observateur_continental/376