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Pour l’Afrique, la coopération russe est un modèle. Entretien avec Lebel N’Goran

Lebel N'Goran

Mondialisation, terrorisme, relations avec les anciennes puissances coloniales, crises politiques… l’Afrique subsaharienne fait face à de nombreux défis, qu’analysent pour Sputnik Lebel N’Goran, spécialiste en stratégie et consultant en sécurité. Pour y répondre, nombreux sont les Africains qui misent sur une coopération renforcée avec la Russie.

Lebel N’Goran est analyste politique ivoirien. Il est spécialiste des questions stratégiques internationales, notamment en lien avec l’Afrique et est par ailleurs le représentant pour l’Afrique de l’Ouest de l’entreprise russe Global Security.

Sputnik: En qualité de citoyen de Côte d’Ivoire, comment évaluez-vous en tant qu’analyste la situation politique et économique de votre pays, ainsi que de l’Afrique de l’Ouest en général?

Lebel N’Goran: Merci pour l’occasion que vous me donnez de partager mon point de vue sur mon pays, la Côte d’Ivoire et l’Afrique. Depuis 2011, la Cote d’Ivoire est politiquement en arrêt. Une majorité issue de deux partis anciennement adversaires (PDCI et RDR) se partagent le pouvoir sans réelle vision politique et de développement. L’opposition, divisée et inconséquente, est inexistante ou pire carrément en déconfiture programmée. L’après-guerre présente une fracture politique due à une justice absolument incompréhensible, à une réconciliation en panne ou non voulue. Politiquement, ce pays est en arrêt. Économiquement, la croissance de 8% annoncée n’est pas ressentie par les Ivoiriens. Une croissance non inclusive dit le gouvernement. Un concept qui signifie que le pays avance, mais personne n’en voit les retombées. Nous sommes dans un poker menteur. C’est triste.

En Afrique de l’Ouest, la bande sahélienne est menacée par le terrorisme, tout comme le nord du Nigeria. Il y a eu des attentats au Burkina et en Côte d’Ivoire, une grande première. Le Togo vit une situation embarrassante politiquement avec un président contesté, le Liberia donne des lueurs d’espoir avec l’élection de George Weah. Le Ghana poursuit une bonne tradition démocratique et développe surtout une économie locale structurée. Elle a gagné le procès contre la Côte d’Ivoire dans le golfe de Guinée et avec les réserves de pétrole, elle va être un pays qui compte.

Le Nigeria a du mal à suivre les réformes de l’administration Buhari. L’inflation fait mal à l’économie et ce géant a toujours du mal à se stabiliser. Globalement, l’Afrique de l’Ouest est statique économiquement et politiquement depuis 5 ans. L’économie est tributaire de la politique, c’est un cercle vicieux. On a toujours les mêmes élans des instances internationales: FMI, BAD, BM… mais la réalité est toute autre. Nous faisons du surplace.

Sputnik: Nombre d’activistes africains, surtout d’obédience panafricaniste, crient au manque d’indépendance et de souveraineté de plusieurs de pays de votre région. Pour autant, les solutions proposées pour y remédier diffèrent d’un acteur à l’autre. Quelle est votre vision sur cette question?

Lebel N’Goran: Les indépendances sont de façade depuis 1960. Il faut être clair. Nous avons encore des bases militaires étrangères (françaises) en 2018. Une monnaie qui dépend du trésor français. Oui, nous ne sommes ni indépendants ni souverains. Nous sommes de facto des banlieues, ou des sous-préfectures. La faute est partagée. Nos leaders n’ont aucune vision stratégique, politique et, pire, sollicitent l’ancienne puissance coloniale dans la gestion des choses de l’État. Nous sommes des pays, mais pas des nations, ni des républiques puisque les lois sont toujours subordonnées à la violence dans bien de cas.

Il faut que les Africains prennent en mains leur destin, définissent leurs priorités, agissent exclusivement pour le bien de leurs populations. Il faut arrêter la politique de la main tendue, se mettre au travail avec des nations exemplaires et modèles. Les Africains doivent comprendre que la charité n’existe pas dans les relations internationales. On doit s’unir et travailler à rattraper notre énorme retard. Il faut penser l’Afrique de demain ensemble, entre Africains. Et bien sûr accepter le concours des nations amies, véritablement amies.

Sputnik: L’un des principaux défis du monde contemporain est celui du terrorisme. La lutte contre ce fléau est aujourd’hui la priorité d’un grand nombre de pays, pratiquement sur tous les continents. Surtout lorsqu’on sait que certains pays pensent que l’utilisation des groupes extrémistes afin d’atteindre des objectifs géopolitiques et géoéconomiques est amplement justifiée.
Depuis les événements en Syrie, la Russie est vue comme une sorte d’avant-garde de la lutte antiterroriste, surtout depuis l’anéantissement à plus de 95% de Daech en terre syrienne —dans lequel la Russie a joué un rôle de premier plan. Comment entrevoyez-vous la coopération Russie-Afrique subsaharienne dans ce domaine, sachant par exemple que certains pays d’Afrique du Nord collaborent déjà très activement avec la Russie sur cette question?

Lebel N’Goran: Les dispositifs antiterroristes sont encore trop lourds en Afrique. Face à une action terroriste légère, rapide et dévastatrice, il faut une réponse adaptée. C’est une guerre différente, donc elle doit procéder avec un dispositif différent. Tant qu’il y aura de bons et de mauvais terroristes comme au Mali, tant qu’il y aura des forces étrangères occidentales positionnées dans nos États, le terrorisme va grandir et se renforcer. Nous allons assister à une radicalisation des actions terroristes. Nous importons de fait une guerre dans laquelle nous n’avons aucun intérêt, où nous ne sommes que protagonistes par défaut. C’est une erreur stratégique que de laisser de développer ce cancer et ces bases militaires étrangères. Nous allons reproduire délibérément un écosystème propice du terrorisme en Afrique.

A contrario, la coopération russe est un modèle du genre. Elle donne de l’autonomie et de la compétence aux forces nationales. Il ne s’agit nullement d’implanter des bases à tout va, mais de permettre aux forces locales de monter en puissance et de gérer les situations en toute indépendance. C’est cela, une coopération efficace. Les Africains doivent gérer leur sécurité en toute autonomie.

Sputnik: Professionnellement parlant, vous représentez en Afrique de l’Ouest une société russe spécialisée dans les questions de sécurité. Localement, quels sont vos principaux domaines d’activité? L’expérience russe est-elle nécessaire dans le domaine des livraisons de technologies et celui de la formation? Entrevoyez-vous aussi de faire venir des spécialistes russes sur place pour des stages de qualification, si cela ne se fait pas déjà?

Lebel N’Goran: Global Security (Global’naya Bezopasnost») intervient dans tous les domaines militaires, sauf pour les questions d’armement et munitions. Nos domaines d’activité sont le contre-terrorisme, la surveillance électronique et spatiale (scanner, détection, drones..), la fourniture de véhicules blindés militaires et civils, les transmissions cryptées, le matériel opérationnel pour les forces spéciales et les unités d’intervention, les matériels volants et navigants, les hôpitaux militaires de campagne… et surtout la formation en gestion des forces armées, police, dans tous les composantes de leurs missions.

Nous aurons cette année des visites d’experts venant de Moscou. Il s’agit de voir les forces en présence, de comprendre les problématiques sur places et d’offrir des services à la carte. Le domaine sécuritaire demande une offre très solide et complète, car les enjeux sont très sensibles.

Il y a déjà des contacts sur lesquels je ne peux pas m’étendre pour des questions de confidentialité.

Sputnik: Vous appartenez à cette jeunesse active africaine résolument tournée vers le concept multipolaire du monde. Que représente concrètement pour vous ce concept? Quel avenir souhaitez-vous pour les relations Afrique-Russie? Et pourquoi selon vous l’exemple russe est de plus en plus cité aujourd’hui comme modèle de développement et d’indépendance au sein de la jeunesse africaine?

Lebel N’Goran: Ces deux dernières décennies nous ont démontré qu’un monde unipolaire est un danger pour la stabilité du monde. Nous avons en exemple l’Irak, la Libye, l’Afghanistan, la Syrie… Le monde multipolaire renvoie à un monde de conciliation, à des décisions collégiales sur la marche du monde. Il ne s’agit plus de faire la guerre à des pays sans mandat, sans tenir compte du droit international ni de la souveraineté. L’exemple de la Syrie est édifiant. Comment peut-on armer des terroristes contre un pays souverain? Et prétendre offrir la liberté et la prospérité?

La Russie revient de loin. Depuis l’époque des Tsars jusqu’à la Révolution d’octobre 1917, de la Seconde guerre mondiale à la chute de l’URSS, le peuple russe a toujours été souverain et fort. La Russie est revenue à sa place à force de travail. La Russie est un exemple de nation qui se bat, qui s’organise, qui s’impose et dit fièrement au monde: nous avons gardé notre héritage de peuple souverain. Je suis personnellement admirateur des maréchaux Gueorgui Joukov et de Vassili Tchouïkov et surtout de la bataille de Stalingrad. On peut vaincre, même quand tout semble perdu.

La Russie est le meilleur exemple historique et récent pour la jeunesse africaine. Le cas de la Syrie est un exemple de loyauté et d’efficacité. La Russie est leader dans de nombreux domaines: technologie, informatique, éducation, agriculture, énergie, aéronautique… L’exemple russe est mieux adapté à notre culture et je le rappelle les Russes n’ont jamais colonisé de pays africain. Logiquement, on ne tombe pas amoureux de ses bourreaux! Nous sortirons du syndrome de Stockholm bien plus vite que certains ne le croient…

Sputnik: Après la chute de l’URSS et une période de reflux de l’influence russe, on assiste dorénavant à un retour de plus en plus évident de la Russie en Afrique. Les élites politico-économico-médiatiques d’un certain nombre de pays le voient d’un bien mauvais œil. En tant que partisan des relations russo-africaines, saurez-vous résister aux pressions qui ressortent logiquement des opposants à ces relations?

Lebel N’Goran: Les temps changent. Les pressions sont effectives, la perception des Russes savamment entretenues, présente un tableau effrayant pour dissuader la connexion. La propagande a atteint ses limites. Personne ne pourra empêcher ces relations. Grâce à Sputnik, RT et autre médias alternatifs, les barrières s’évanouissent. Personne ne pourra empêcher ces relations, la dynamique est lancée.

Il faut que les jeunes Africains et les Africains en général révisent l’histoire. La Russie est certes méconnue, mais elle est un pays avec lequel on peut compter, une nation amie.

Personne ne pourra dicter le choix des amis et des alliés. La Russie a toujours fait preuve de sa fiabilité. Nous irons à la rencontre du peuple russe et des intérêts russes.

Ni shagou nazad: plus un pas en arrière.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201801301034948095-afrique-russie-cooperation-lebel-n-goran/

Mikhail Gamandiy-Egorov

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Côte d’Ivoire: «Le boycott, ça suffit, combattons aussi Ouattara et la CPI dans les urnes»

Toussaint Alain

Entretien avec Toussaint Alain, ex-conseiller et ancien porte-parole du président ivoirien Laurent Gbagbo pour l’Union européenne entre 2001 et 2011. Il évoque les prochaines législatives où l’opposition se présente pour la première fois depuis 2011, le retrait des pays africains de la CPI et le procès de Laurent Gbagbo.

Sputnik: Des élections législatives sont prévues le 18 décembre en Côte d’Ivoire. Pourquoi l’opposition a-t-elle décidé d’y participer?

Toussaint Alain: Je salue la décision des responsables du Front populaire ivoirien (FPI), de Liberté et Démocratie pour la République (LIDER), d’autres partis et des centaines d’indépendants d’y aller. Les élections revêtent toujours une importante signification: elles sont l’expression démocratique des attentes qu’a le peuple envers les élites politiques et du verdict populaire sur les gouvernements et les gouvernants.

Les élections se sont enracinées dans la logique politique de la Côte d’Ivoire au cours des vingt-cinq dernières années. Seulement, dès avril 2011, Alassane Ouattara avait tout mis en œuvre pour marginaliser les partisans du président Laurent Gbagbo afin de les contraindre psychologiquement à ne pas participer à la vie sociale, économique et politique de la nation: gel des comptes bancaires, arrestations arbitraires, détentions illégales, chantage à l’emploi public avec le licenciement de centaines de fonctionnaires et agents de l’État, etc.

Ces procédés d’intimidation et ces menaces ont eu pour conséquence de braquer certains opposants, les obligeant au boycott de plusieurs rendez-vous électoraux entre 2011 et 2015. Cette orchestration de la terreur s’est atténuée au fil du temps. La présidentielle d’octobre 2015 a été un premier tournant, marquant le retour de l’opposition dans l’arène politique nationale. En octobre 2016, la forte mobilisation contre le référendum a apporté la preuve que celle-ci pouvait se rassembler autour de l’essentiel afin de se poser en alternative crédible à un régime qui a échoué à trouver des solutions aux problèmes des Ivoiriens.

C’est notre responsabilité de ne pas tourner le dos à nos concitoyens. Comme en 2011, je rejette donc toute idée de boycotter des élections. Nous devons aussi combattre Alassane Ouattara dans les urnes. Cinq années de boycott électoral ont été improductives, stériles. La politique de la chaise vide n’a rien apporté. Le régime actuel a fait voter une Constitution sans concertation. La dynamique de pression née lors de la séquence référendaire va se poursuivre au cœur des institutions de la République, à l’Assemblée nationale, par exemple.

Sputnik: Justement, quelles sont les chances de l’opposition démocratique d’être représentée dans le futur Parlement?

Toussaint Alain: Ces législatives restent ouvertes. L’heure du bilan a sonné pour Ouattara qui doit être sévèrement sanctionné. C’est l’occasion pour les électeurs d’exprimer clairement leur refus de la politique actuelle. Le gouvernement est affaibli par son piètre bilan économique et social, avec un fort chômage qui frappe des millions de jeunes. Outre la forte baisse du pouvoir d’achat des ménages, l’insécurité est devenue endémique avec la violence d’adolescents endoctrinés, sans oublier le niveau de corruption trop élevé. Des menaces sérieuses pèsent sur le régime de retraite des fonctionnaires, la liberté syndicale est menacée, les instituteurs sont régulièrement en grève, l’Université est paralysée, etc.

À ce tableau peu reluisant s’ajoutent les tensions internes à la coalition au pouvoir, avec les limogeages de deux ministres alliés et les déchirures nées des investitures aux législatives. Des centaines de candidats indépendants sont issus de ses rangs. D’autre part, le retour d’une opposition significative dans le jeu électoral complique singulièrement les pronostics de M. Ouattara qui rêvait sans doute d’un parlement à sa main, à l’image de l’Assemblée sortante, une simple chambre d’enregistrement.

Enfin, certains de nos amis motivent leur appel au boycott par la non-transparence de la Commission électorale indépendante (CEI). Je les comprends. Mais les législatives sont des scrutins locaux. Les candidats exerceront eux-mêmes un contrôle renforcé en amont et en aval, en particulier durant le vote et lors du dépouillement afin de limiter toute velléité de fraude, notamment les bourrages d’urnes. Chaque candidat doit faire la police afin de préserver ses intérêts et les suffrages portés sur son nom.

La donne peut donc changer. L’autre enjeu est aussi stratégique: l’entrée de l’opposition au Parlement permettrait à celle-ci de contrôler l’action du gouvernement. La Troisième République est née d’un fourre-tout constitutionnel qui concentre trop de pouvoirs entre les mains d’Alassane Ouattara. Les débats auxquels Ouattara espérait se soustraire auront bien lieu.

Sputnik: À Abidjan, la capitale économique ivoirienne, se poursuit le procès de l’ex-première dame Simone Gbagbo. Comment se déroule-t-il? Comment va Mme Gbagbo?

Toussaint Alain: Le procès aux assises de Simone Gbagbo s’éternise. À plusieurs reprises, ses avocats ont suspendu leur participation parce que la Cour refuse de faire témoigner des personnalités qu’ils souhaitent faire entendre. La défense réclame notamment la comparution de certaines hautes personnalités aujourd’hui dans l’appareil d’État. Il s’agit de Guillaume Soro, l’actuel président de l’Assemblée nationale et ancien chef de la rébellion, de Jeannot Kouadio Ahoussou, ministre d’État auprès de M. Ouattara, de Charles Koffi Diby, président du Conseil économique et social, du directeur général de la police nationale Brindou M’Bia et de l’ex-chef de l’armée, le général Philippe Mangou, actuel ambassadeur au Gabon.

Devant l’intransigeance de la défense à faire respecter son droit fondamental, le procureur a demandé au Bâtonnier de nommer des avocats commis d’office. Je suis ahuri par ces méthodes qui dénient tout droit à la défense, donc à l’accusée. La Cour va certainement poursuivre le procès sans elle et sans sa défense. Je m’interroge sur les réelles motivations de la justice lorsqu’elle agit de la sorte dans une affaire aussi grave. Dans un État de droit digne de ce nom, les audiences judiciaires doivent être empreintes de sérénité et d’équité, gage de la vérité. Depuis l’ouverture du procès fin mai, aucune des accusations portées contre Simone Gbagbo n’a été étayée par des preuves tangibles. C’est un dossier politique, un procès bâclé, avec à la clé, un verdict connu d’avance. Malgré ces obstructions évidentes, Simone Gbagbo, qui est assignée à résidence, demeure digne et confiante. Elle ne mérite vraiment pas de subir un tel traitement.

Sputnik: Le procès du président Laurent Gbagbo et de son ministre de la Jeunesse Charles Blé Goudé se déroule actuellement à la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye (Pays-Bas). Plusieurs pays africains quittent la CPI, d’autres se préparent à en faire autant. On se souvient d’ailleurs de votre appel lancé lors notre entretien de septembre 2015 invitant les pays africains à quitter la CPI. C’est désormais le cas et le processus ne fait que commencer. Quel est l’avenir des pays africains au sein de cette institution dite internationale?

Toussaint Alain: Nul ne milite pour l’impunité. Mais la CPI n’est pas une cour de justice, c’est un tribunal politique dont la vocation est de déstabiliser les États africains. Depuis sa création, la liste des personnalités visées par les différentes procédures confirme bien l’acharnement de cette juridiction contre les dirigeants du continent. Autrement, elle aurait déjà entamé des poursuites contre Georges Bush, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy ou encore David Cameron pour les interventions de l’OTAN en Afghanistan, en Irak ou en Libye.

À quoi répond ce double standard, ce deux poids, deux mesures? La CPI est un outil créé par les pays occidentaux, la France en tête, pour dominer l’Afrique. Naturellement, je me réjouis que le Kenya, le Burundi, la Gambie, l’Afrique du Sud et l’Angola aient pris leurs responsabilités. Ce processus doit s’amplifier, car, au total, 34 pays africains ont ratifié le traité fondateur de la CPI.

Malheureusement, nos gouvernants restent divisés. Un consensus me semble indispensable pour se retirer de cette institution dont la crédibilité est largement minée.

Et l’inventaire des « affaires africaines » actuellement instruites par cette Cour néocolonialiste suffit à en relever l’urgence. La CPI aurait pu profiter du procès de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé pour se laver des soupçons de n’être qu’un tribunal pour les vaincus et d’être instrumentalisée par les Occidentaux, qui choisissent leurs ennemis. Elle préfère réécrire l’histoire récente de la Côte d’Ivoire. Or, tout le monde sait la vérité, sauf la procureure de la CPI qui ne poursuit qu’un seul camp. Depuis septembre 2002, il est de notoriété publique que la rébellion de Guillaume Soro, parrainée par M. Ouattara et la France, s’est rendue coupable des pires crimes contre l’humanité. Étrangement, aucun des combattants rebelles n’est présent dans le box des accusés. C’est une justice bancale.

Sputnik: Après que le Burundi, l’Afrique du Sud et la Gambie ont officiellement lancé la procédure de retrait de la CPI, l’occupant actuel du palais présidentiel à Abidjan, le pro-occidental Alassane Ouattara, en visite à Paris, a appelé les autres pays africains à rester au sein de cette organisation. Pensez-vous que les « anciennes » colonies françaises d’Afrique seront en effet plus enclines à rester membres de la CPI, à la différence des autres nations africaines?

Toussaint Alain: Le problème de l’Afrique francophone, c’est la France qui y maintient sa domination dans les domaines économiques, politiques, culturels, militaires et judiciaires. Comme je l’avais expliqué à l’un des membres de la commission des Affaires étrangères de la Douma (le Parlement russe) lors d’une précédente visite à Moscou, les ex-colonies françaises doivent se libérer. Il est anormal que nos gouvernants soient soumis au diktat de l’ancienne métropole, qui exerce des pressions intolérables sur eux.

La France a joué un rôle important dans la création de la CPI en 1998 puis elle a ratifié le Statut en juin 2000. Paris est même le troisième contributeur au budget annuel de la Cour (environ 112 millions d’euros). Autant dire que cette institution revêt un caractère stratégique pour la France. Je me souviens qu’en 2003, en pleines négociations avec la rébellion ivoirienne que le gouvernement français finançait, assistait diplomatiquement et militairement, Jacques Chirac agitait déjà le chiffon rouge de la CPI en menaçant de traduire « Gbagbo l’insoumis » devant la justice internationale.

Les présidents passent, mais les méthodes de la France demeurent. Ce qui explique la prudence des dirigeants africains francophones à se joindre à leurs homologues anglophones, entrés en dissidence avec la CPI. Le déclic viendra forcément un jour, car aussi longtemps que la CPI concentrera ses enquêtes uniquement sur les seuls leaders du continent, les Africains du sud, du nord, de l’est ou de l’ouest ne se sentiront pas concernés par cette justice prétendument universelle. Nos États devraient œuvrer à rendre opérationnelle la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, une idée lancée en 1998 par l’Union africaine (UA). Au moins, ce tribunal continental serait bien fondé à se mêler de nos affaires.

Sputnik: Dans nos précédents entretiens, nous avons beaucoup parlé de la réconciliation, qui ne serait possible que si Laurent Gbagbo était libéré. Quelle est la situation qui prévaut aujourd’hui en Côte d’Ivoire? Comment voyez-vous l’avenir de votre pays?

Toussaint Alain: La rébellion et la guerre civile ont fracturé et délité notre société. Parvenu aux affaires après un conflit armé, Alassane Ouattara a abandonné le chantier de la réconciliation nationale, qui est au point mort. Il s’est enfermé dans un sectarisme primaire. Cette politique clanique est dangereuse, car elle sape les fondements de la Nation.

Jamais en Côte d’Ivoire ni l’ethnie ni la religion, voire l’appartenance à un parti politique, n’ont été des critères déterminants pour accéder à un emploi public ou une promotion sociale. Aujourd’hui, c’est le règne du clientélisme politico-ethnique sur fond de népotisme. L’heure devrait pourtant être au rassemblement et à la défense de l’intérêt général, fruit d’une réelle volonté politique.

Par ailleurs, il y a encore des civils et des militaires, proches ou sympathisants de Gbagbo, en exil quand ils ne croupissent pas dans les geôles du régime. Environ 228 personnes sont portées disparues tandis que 241 prisonniers restent incarcérés dans des conditions inhumaines, subissant régulièrement des tortures. Sept compatriotes sont aussi emprisonnés au Liberia voisin depuis mars 2012. La justice tarde à se prononcer sur le sort de ces personnes détenues en toute illégalité.

D’autre part, l’équité voudrait que les responsables des violences postélectorales de 2011 du camp Ouattara soient poursuivies par la justice ivoirienne. Ce n’est malheureusement pas le cas. Exactement comme à la CPI. Le règlement politique de la question des prisonniers de la crise postélectorale est une des clés de la réconciliation en Côte d’Ivoire. Tout comme la réhabilitation du président Gbagbo, dont la libération est vivement espérée. Par son engagement politique et syndical, Laurent Gbagbo est devenu, au fil des décennies, le dénominateur commun d’une écrasante majorité d’Ivoiriens. Opposant, il a été de toutes les luttes politiques pour l’avènement du multipartisme et sociales pour une société plus égalitaire.

Au pouvoir en 2000, il a entamé une refondation contrariée dès 2002 par la rébellion. Un tel homme ne peut être voué aux poubelles de l’Histoire. Libre, il sera le véritable moteur de la paix en Côte d’Ivoire, un pays dont l’avenir se conjuguera avec démocratie et État de droit. C’est le sens du combat que nous menons. Certes, le chemin est long et parsemé d’embûches, mais nous y parviendrons.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201612091029084724-toussaint-alain-cpi-legislatives/

https://fr.sputniknews.com/authors/mikhail_gamandiy_egorov/

La CPI continuera de se vider : expert russe

La CPI

Alexandre Mezyaev est l’un des plus éminents experts russes dans le domaine du droit international. Docteur de droit, professeur des universités, chef du département de droit international de l’Université d’administration Tisbi (Kazan, Russie) et professeur associé dans plusieurs universités sud-africaines.

Ami de l’Afrique, M. Mezyaev est familier avec la « justice pénale internationale », notamment dans les versions de la Cour pénale internationale (CPI), ainsi que du Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie (TPIY).

Sputnik : Première question. Quelles sont pour vous les raisons ayant poussé la Russie à se retirer en intégralité de la CPI ?

Alexandre Mezyaev : La goutte de trop a été le rapport émis par la procureure Fatou Bensouda du 14 novembre 2016 suite aux plaintes transmises par l’Ukraine à la CPI. Il est ici totalement évident que la procureure a pris fait et cause en faveur des autorités illégitimes ukrainiennes ne serait-ce qu’en acceptant de travailler sur ces prétendues plaintes. Car la première règle d’une cour est d’abord de vérifier si elle doit oui ou non répondre à l’appel de telle ou telle demande. Et le fait que la CPI ait répondu favorablement à une demande faite par des personnes arrivées au pouvoir suite à un coup d’Etat, confirme que ladite structure est tout simplement complice de ce coup d’Etat qui a eu lieu en Ukraine. Et tout ce qui a été écrit par la suite dans ce rapport de la procureure n’est que falsification à la faveur des autorités putschistes ukrainiennes, dont le principal est la caractéristique donnée au conflit en Ukraine comme étant soi-disant « international ». Donc la Russie est nommée à titre d’agresseur, la direction choisie pour la suite est évidente. Et en ce sens la seule décision juste est celle qui a été prise par le président russe, à savoir stopper tout contact officiel avec cette institution. Même si et pour ma part je pense que la Russie aurait dû le faire plus tôt, sachant que ce n’était pas la première orientation antirusse de la CPI. Notamment il y a deux ans lorsqu’on a tous vu la ligne adoptée par la CPI envers les événements d’août 2008 (agression du régime de Saakachvili contre l’Ossétie du Sud, ndlr).

Sputnik : La Russie en tant que pays signataire du Statut de Rome qui a officialisé la création de la CPI, sans l’avoir ratifié, aujourd’hui la quitte et coupe tout lien avec cette institution. Quelles en sont les conséquences et les perspectives ?

Alexandre Mezyaev : En effet il est vrai que la Russie n’était pas membre de plein droit de la Cour pénale internationale. Pour autant on ne peut pas dire non plus qu’il n’y avait pas de rapport entre la Russie et la CPI. Il faut savoir qu’il existe la Convention de Vienne sur le droit des traités et plus particulièrement l’article 18 qui stipule des obligations légales pour les Etats ayant signé des traités internationaux, y compris sans les avoir ratifié. Notamment l’obligation de ne pas priver un traité de son objet et de son but. Une formulation donc assez large mais qui peut parfois obliger les Etats, même qui n’ont pas ratifié un accord, de réaliser certaines obligations dudit accord. Donc de fait cette situation n’était pas très normale. Et le fait que la Russie ait fait le pas pour une sortie définitive de la CPI est pour moi très juste du point de vue juridique, de même que politique. Il faut noter aussi qu’à la différence des Etats africains ayant pris la décision de quitter récemment la CPI (le Burundi, l’Afrique du Sud et la Gambie, ndlr), cette décision rentre en vigueur dès réception du courrier officiel de retrait de la CPI transmis au Secrétaire général de l’ONU. Dans le cas des pays africains dont il est question, qui étaient des membres de plein droit de la CPI, leur retrait sera intégralement effectif d’ici un an, selon la règle en vigueur. Quant à la situation du retrait de la Russie, elle est en ce sens similaire aux USA qui avaient été signataires du Statut de Rome sans l’avoir ratifié, et ont par la suite simplement retiré leur signature du statut.

Sputnik : Donc il est vrai que des grandes puissances comme la Chine, les USA, la Russie et l’Inde ne reconnaissent tout simplement pas la compétence de la CPI ?

Alexandre Mezyaev : Oui. Et j’ajouterai d’ailleurs qu’on assiste depuis cette sortie de la Russie à une libération des BRICS vis-à-vis de cette institution. Sur les 5 pays membres de l’alliance (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), seul le Brésil reste encore membre de la CPI.

Sputnik : Parlons de l’Afrique. On sait que la grande majorité des dossiers actuels de la CPI concernent le continent africain. Et on sait également que depuis déjà plusieurs années la CPI est accusée par plusieurs experts et observateurs d’être une cour ouvertement néocoloniale, certains disent même qu’elle est raciste et destinée à juger exclusivement les Africains et surtout les leaders africains qui n’arrangent pas les intérêts des puissances occidentales. Trois pays africains ont récemment confirmé leur retrait de la CPI. D’abord le Burundi, puis l’Afrique du Sud et ensuite la Gambie. D’après vous les autres pays d’Afrique les suivront sous peu ?

Alexandre Mezyaev : Il faut savoir que certains pays africains avaient annoncé leur intention de quitter la CPI avant même les trois cités, notamment la Namibie qui avait même confirmé que la décision est déjà prise au niveau du gouvernement. Pourtant du point de vue du protocole de retrait elle a pris un peu de retard et a été dépassée en termes de timing par les trois premiers pays africains mentionnés.

Personnellement je pense que oui, le processus se poursuivra et d’autres pays africains suivront le pas. Y compris après maintenant la décision de la Russie. Si l’on regarde les résolutions qui ont été adoptées dans le cadre de l’Union africaine, on se rappelle qu’elles étaient très radicales vis-à-vis de la CPI. Et je pense donc que d’autres décisions à l’instar de celles déjà prises suivront certainement. Bien qu’il ne faut pas non plus oublier que l’Union africaine n’est pas encore réellement unie. Nous le voyons parfaitement. Certains pays du continent se trouvent dans une dépendance évidente vis-à-vis des pays occidentaux. Certains leaders mêmes sont tout simplement des protégés de l’Occident. Regardez en ce sens l’approche du Sénégal qui joue de fait le rôle du porte-parole des intérêts occidentaux. Observez aussi les actions entreprises par le Gabon. Ce dernier d’ailleurs en faisant appel à la CPI pour moi s’est fouetté soi-même, comme dans l’œuvre Le Revizor de l’écrivain russe Nicolas Gogol. Donc évidemment que ce sera un processus compliqué car nous connaissons les crédits qui ont été accordés à certains pays sous la condition d’être membres de telle ou telle institution dite internationale. Aujourd’hui la pression exercée sur les Etats africains a augmenté de plusieurs fois. Surtout depuis le retrait de l’Afrique du Sud, du Burundi et de la Gambie. Et cette pression ne va vraisemblablement pas baisser. Donc oui, le processus de retrait des nations africaines de la CPI se poursuivra mais il faut s’attendre aussi à des défis évidents.

Sputnik : Vous avez fait mention du Sénégal et du Gabon. Mais là il s’agit effectivement de l’Afrique francophone, plus que cela des pays considérés comme faisant partie du système de la Françafrique. Certains observateurs pensent en ce sens que les prochains pays qui suivront le pas du Burundi, de l’Afrique du Sud et de la Gambie seront principalement des pays anglophones, lusophones mais dans une bien moindre mesure francophones. Vous partagez cette opinion ?

Alexandre Mezyaev : En grande partie malheureusement oui. En ce sens je me souviens de ce qui a été dit par l’ex-attaché de presse du président ivoirien Laurent Gbagbo, Ahoua Don Mello, lors d’une conférence en Afrique du Sud à laquelle j’ai également participé. Il avait en effet commencé son intervention par une déclaration fortement intéressante en affirmant que son pays, la Côte d’Ivoire, a obtenu son indépendance en 1960 — pour la perdre en 1961. A cet instant beaucoup l’ont regardé avec étonnement. Mais il a bien clarifié ses dires : à savoir que tout cela n’est évidemment pas officiel mais c’est bien en 1961 que la France a obligé la Côte d’Ivoire de signer un accord secret selon lequel le gouvernement ivoirien n’a pas le droit de mener sa politique extérieure sans consultation au préalable avec l’Etat français. Et tout ce qui est arrivé avec Laurent Gbagbo n’est rien d’autre que la punition pour avoir signé un accord avec la Chine sans accord préalable avec la France. Ces dires avaient été une réelle surprise pour de nombreux participants à ce forum sud-africain. Mais il avait bien ajouté une autre chose : à savoir que ce type d’accord est loin de concerner uniquement les relations franco-ivoiriennes. Donc vous avez raison de le noter.

Mais il faut savoir que c’est un problème qui ne concerne pas seulement les pays d’Afrique francophone. Prenez par exemple le Nigeria qui joue également le rôle du défenseur de la CPI. Donc il s’agit de processus effectivement compliqués et qui dépassent parfois le clivage anglophone/francophone et autre.

Sputnik : Compte tenu des processus actuels observés à l’encontre de la CPI. De l’absence des USA, de la Chine, de l’Inde. Le retrait maintenant de la Russie. De même que les pays africains qui sont appelés à quitter massivement cet organisme, quel sera alors l’avenir de la CPI ? Pourra-t-elle alors remplir ses fonctions et pourra-t-elle tout simplement exister ?

Alexandre Mezyaev : Pour répondre à cette question il faut avoir à l’esprit que dès le départ la CPI était conçue pour être un institut du pouvoir global. Donc il continuera à exister même s’il poursuivra à se faire discréditer. Parmi ses objectifs : liquider des chefs d’Etats et leaders, et parfois même aussi les leaders potentiels. Comme ce fut le cas d’ailleurs avec Vojislav Šešelj lorsque ce système lui a barré la route pour devenir président de la Serbie. Un autre exemple est celui de Jean-Pierre Bemba en RDC. Donc il s’agit du rôle premier donné à la CPI. Le second objectif est tout aussi sérieux, c’est la création d’un nouveau droit global. Et pour pouvoir légitimer et imposer ce nouveau droit global, c’est toujours mieux de le faire sous la couverture d’une institution comme la Cour pénale internationale. Donc même si cet organe sera totalement discrédité, il restera malgré tout, notamment à des fins propagandistes. Et n’oublions pas une fois encore que beaucoup de pays, à divers endroits du monde, restent sous pression occidentale, notamment via le chantage économique. Cela est d’ailleurs le cas pour un certain nombre de pays d’Asie, comme d’Afrique. Donc dans ce combat il faut être prêt à des succès mais aussi à des défis variés.

Sputnik : Une réforme du système existant est-elle selon vous possible ?

Alexandre Mezyaev : Je ne crois pas à une quelconque possibilité de réforme. Toute réforme n’est possible que lorsqu’on a en face un système honnête, et que même s’il commet des erreurs, ce sont des erreurs ou des lacunes honnêtes. Ce n’est pas le cas de la CPI puisque il ne s’agit aucunement d’erreurs ou de manque de maturité comme aiment parfois le dire certains de nos collègues liés au droit international. Non, tout ce que fait ou entreprend la CPI rentre parfaitement dans les objectifs qui ont poussé à créer cette institution.

Sputnik : Donc en l’occurrence les intérêts néocolonialistes ?

Alexandre Mezyaev : Parfaitement. Lorsque l’objectif est d’établir son pouvoir, sa domination dans le monde et justifier les crimes commis par les autorités globales via des instruments dits juridiques, comment serait-il alors possible de réformer un tel organe ? Et j’avais dit il y a de cela plusieurs années que les pays africains doivent éviter de rentrer dans le jeu de la CPI. Car lorsqu’on joue contre des criminels professionnels et qui commettent leurs crimes depuis des siècles, on sort toujours perdants. C’est comme jouer aux cartes face à des escrocs professionnels, en pensant que vous arriverez à les battre. Donc une fois encore et pour moi toute réforme éventuelle digne de ce nom est simplement impossible car les objectifs réels sont très loin de ceux officiellement annoncés.

Sputnik : Dans le communiqué du ministère russe des Affaires étrangères il est dit que « la CPI n’a pas justifié l’espoir qui a été placé en elle ». Pensez-vous qu’à moyen-long terme on pourrait assister à la création d’une nouvelle institution de justice internationale, y compris grâce à la coordination des pays déçus par la CPI ? Un système alternatif.

Alexandre Mezyaev : Au niveau de l’Afrique un tel système est déjà en train d’être créé avec la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples. Nous connaissons aussi l’expérience des cours régionales, par exemple la Cour économique de la CEI ou la Cour de l’Union économique eurasiatique. Il est vrai que ces dernières sont orientées sur l’aspect économique mais elles pourraient aussi pourquoi pas avoir un caractère pénal. On peut aussi penser éventuellement à la Cour des BRICS, etc… Sachant que le plus important est de mettre les bons objectifs.

Mais d’une façon générale et au départ de l’idée même d’une justice réellement internationale, ainsi que l’espoir que cela suscitait, il était question de pouvoir avoir des personnes impartiales qui y siègeraient. Mais par définition les crimes internationaux sont très principalement d’ordre politique. Et le paradoxe avec des instances de justice dite internationale, c’est que la politisation ne fait qu’augmenter. Et divers intérêts rentrent en jeu. Des intérêts d’Etats, de groupes et d’élites. On ne peut donc pas parler d’impartialité. Donc même en se basant sur un principe idéaliste, personnellement je ne suis pas partisan d’une justice internationale pour les raisons citées. Et connaissant tous les problèmes existants au niveau des justices nationales, je pense que malgré tout c’est là qu’il faut axer le travail. C’est-à-dire garantir les principes de justice au niveau des juridictions nationales. Pour ce faire au niveau d’un système international, cela me parait plus difficile. Mais peut-être que l’avenir me donnera tort. En tout cas et au stade actuel, connaissant les mécanismes existants, cela est encore bien loin. Je reprendrai d’ailleurs les dires de l’ex-président sud-africain Thabo Mbeki qui avait clairement indiqué que la Cour pénale internationale n’a non seulement pas pu remplir le rôle qui lui était confié, mais ne pouvait le faire de par le principe même, puisqu’elle pratiquait la judiciarisation des conflits politiques, tandis que les conflits politiques ne peuvent être résolus que via des moyens politiques. Donc une judiciarisation artificielle ne mène à rien de bon. Et tant que ces contradictions de systèmes ne pourront être résolues, je resterai dans le camp des pessimistes vis-à-vis de la justice internationale.

Sputnik : Deux principaux procès se déroulant actuellement à La Haye : ceux du président ivoirien Laurent Gbagbo et de son ministre de la Jeunesse Charles Blé Goudé. Des procès largement suivis aussi bien par les Ivoiriens que les Africains en général. Connaissant l’absence évidente de preuves des accusations qui sont portées contre eux et du vent des changements actuels, y compris désormais au niveau de l’Afrique, peut-on espérer un jugement juste, à savoir leur libération pure et simple ? Ne serait-ce que pour la CPI de tenter de sauver au minimum la face et pour tenter d’éviter des pertes encore plus importantes.

Alexandre Mezyaev : Difficile évidemment de faire une prévision en ce sens mais disons qu’il faut se rappeler que Laurent Gbagbo a été victime du jeu des élites d’un certain nombre de pays occidentaux, en premier lieu de la France. Ce que vous mentionnez peut avoir lieu et certains éléments laissent à le penser. Mais d’un autre côté je ne pense pas que des événements tels que le retrait massif des pays africains de la CPI pourront forcément influer sur le verdict. Ici ce ne seront pas les juges qui prendront la décision mais bien les élites concernées. D’ailleurs le fait même d’abandonner des charges contre Laurent Gbagbo ne stoppera vraisemblablement pas le processus déjà enclenché, puisque nous savons déjà qu’il est innocent. Aujourd’hui nous avons l’évidence de l’absence des éléments qui pourraient confirmer une quelconque culpabilité de sa part. Les témoins de l’accusation ne cessent de tomber comme des châteaux de cartes. L’accusation, y compris la procureure en personne, ne cesse de se ridiculiser. Mais il faut savoir qu’ils n’ont pas peur du ridicule et même de l’humiliation. Donc disons que pour le moment il est encore tôt de parler de la libération de Gbagbo. Et d’ailleurs j’aimerai porter votre attention sur autre chose aussi qui caractérise ce système de la CPI. Lorsqu’ils arrivent au fait où ils ne peuvent ni condamner ni libérer l’accusé, il arrive aussi qu’il meurt tout simplement. Et nous avons déjà assisté à plusieurs morts de la sorte. On parle bien évidemment ici de morts violentes. Nous avons les exemples de Slobodan Milosevic, Slavko Dokmanovic, Milan Babic, et puis cette année même Zdravko Tolimir. Toujours dans cette même prison puisqu’il faut savoir que la prison du TPIY est la même que celle de la CPI. Ce n’est pas une simple tendance, c’est désormais une règle. Et cela suscite évidemment de très sérieuses inquiétudes.

Donc je serai d’accord sur le fait que votre hypothèse quant à une éventuelle libération puisse se réaliser mais il est encore tôt de penser que cette libération puisse avoir lieu uniquement parce qu’ils ont peur de la suite du retrait d’autres pays africains de la CPI.

Sputnik : Néanmoins on peut rester optimistes ?

Alexandre Mezyaev : Nous pouvons rester optimistes ne serait-ce que pour la raison qu’il n’y aucune preuve de la culpabilité des détenus Gbagbo et Blé Goudé. Au contraire, ce qui a été présenté par le bureau du procureur mérite d’engager des poursuites contre le bureau du procureur. D’ailleurs un exemple du passé : pratiquement toute l’équipe de défense de Jean-Pierre Bemba a été arrêtée et condamnée pour avoir soi-disant préparée de faux témoins, bien qu’il s’agissait surtout de frapper au moment où la défense était assez efficace. Ou rappelez-vous du premier témoin dans l’affaire Lubanga qui avait fini par dire que tous ses témoignages n’étaient que des mensonges et que c’est le bureau du procureur qui l’a incité à proférer ces mensonges. Quoique dans ce deuxième exemple, la cour a fait comme si rien ne s’était passé. Mais malgré tout cela nous pouvons rester en partie optimistes.

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Pétition pour la libération de Laurent Gbagbo. Entretien exclusif avec Alphonse Douati

Alphonse Douati

Né en 1955, Alphonse Douati est un homme politique ivoirien. Secrétaire général du FPI (Front populaire ivoirien), parti politique fondé et dirigé par le président Laurent Gbagbo, il a occupé différents postes ministériels d’octobre 2000 à novembre 2010 en Côte d’Ivoire.

Il est aujourd’hui le coordonnateur de la pétition internationale pour la libération de Laurent Gbagbo, incarcéré à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye.

Sputnik: Vous êtes le coordonnateur de la pétition internationale pour la libération de Laurent Gbagbo. Pouvez-vous expliquer en quoi consiste votre projet? Et quel est l’objectif visé?

Alphonse Douati : Avant tout propos, je voudrais vous exprimer mes remerciements et ma reconnaissance pour l’opportunité et le privilège qui me sont accordés à travers cet entretien. Une pétition est l’expression d’une liberté d’opinion utilisée par tout citoyen et tout démocrate pour faire connaître sa position sur une thématique qui concerne la société. Elle a aussi une valeur interpellatrice dont dispose les populations pour s’adresser aux décideurs. La présente pétition répond à cette double attente. Mais au-delà, il s’agit de mettre en lumière aux yeux de l’opinion publique nationale et internationale et par ricochet de la communauté internationale, l’ampleur du plus grand scandale politique de ce début du 21ème siècle que représente la détention de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé à la CPI (La Haye), de l’incarcération de Simone Gbagbo (épouse du premier cité), de centaines de citoyens ivoiriens emprisonnés au seul motif qu’ils sont adeptes des idées de Laurent Gbagbo. Ainsi que l’exil forcé de 100.000 Ivoiriens. De par les signataires, l’opinion se fera entendre pour obtenir la libération du président Laurent Gbagbo.

Sputnik: Combien de signatures avez-vous recueilli jusqu’à maintenant? Et quel est la géographie des signataires?

Alphonse Douati: La pétition est l’initiative de l’écrivain patriarche Bernard Binlin Dadié et de l’ex-Premier ministre togolais Joseph Koffigoh à qui est réservée la primeur des résultats. Pour le moment, je n’en dirai pas plus. Mais sachez que l’engouement est grand partout en Côte d’Ivoire, dans plusieurs pays africains, européens et américains.

Sputnik : Vous êtes basé en Côte d’Ivoire. Durant votre campagne, avez-vous subi des pressions, aussi bien sur le plan intérieur qu’extérieur?

Alphonse Douati: Les pressions voire les empêchements ne nous ont pas été rapportés des pays étrangers. Mais en Côte d’Ivoire, c’est à un véritable parcours de combattant qui nous est servi: saisie de fiches de pétition vierges, destruction de 500 000 fiches signées, brimades, bastonnades, arrestations et incarcérations sont servies au quotidien. 3 jeunes gens ont été incarcérés à la prison centrale d’Abidjan pour cause de pétition et libérés après une semaine pour délit non constitué. Mais malgré tous ces obstacles, la pétition crée de l’enthousiasme dans tout le pays.

Sputnik : Vous suivez certainement le procès en cours actuellement à la Cour pénale internationale de La Haye contre Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé. Comment voyez-vous la suite de ce procès? Et pensez-vous que des pétitions comme la vôtre auront un effet sur cette suite?

Alphonse Douati : Comme tout le monde et en particulier comme adepte de la vision politique du président Laurent Gbagbo, je suis avec beaucoup d’intérêt et d’assiduité le procès conjoint du président Gbagbo et du Ministre Charles Blé Goudé devant la CPI. Au plan de la formation des preuves, le passage de 12 témoins à charge n’a pas permis de donner la moindre preuve de la culpabilité des co-accusés. Au contraire, tout montre leur innocence et tout….les réhabilite. Sur le plan procédure, le procureur peine à construire son accusation. Il est souvent désolant de voir la cour privilégier le huis clos perturbant la publicité des débats, gage d’équité et de transparence. Or, il faut un débat à la fois contradictoire et public pour que la vérité soit connue de l’opinion publique pour l’honorabilité des co-accusés. Malgré ces vices que nous condamnons, je demeure serein et optimiste pour au moins deux raisons: la principale est que les preuves n’existent point et ne sauraient s’inventer, secundo, l’observation politique et sociale de la Côte d’Ivoire à elle seule rétablit la vérité et disculpe Laurent Gbagbo et son co-accusé. La pétition comme instrument de pression populaire et démocratique mais aussi comme outil de sondage finira par interpeller les pays membres du Conseil de sécurité comme la Russie pour soutenir une action qui concourra à la libération du président Laurent Gbagbo, de même que de tous les 400 prisonniers politiques et le retour apaisé, sécurisé et digne des 100.000 exilés en Côte d’Ivoire sans oublier la restitution des biens illégalement confisqués notamment les maisons, plantations et les terres comme à l’ouest par les partisans de l’actuel pouvoir en place en Côte d’Ivoire.

Sputnik : Quel avenir entretenez-vous pour votre pays la Cote d’Ivoire? Et voyez-vous Laurent Gbagbo faire partir de cet avenir?

Alphonse Douati : L’avenir de mon pays, la Côte d’Ivoire, demeure ancré dans la réconciliation et la paix. Dans cette dynamique, le président Laurent Gbagbo demeure le moteur de cette réconciliation et donc le Levin de cet avenir. Il ne peut en être autrement. Penser le contraire, c’est se tromper de chemin. Laurent Gbagbo doit revenir dans son pays pour le réconcilier afin que ce pays se réhabilite et se reconstruise.

Sputnik : Quelle serait selon vous la solution dans la protection des leaders patriotes et souverainistes africains?

Alphonse Douati : La protection des leaders patriotes et souverainistes africains passe avant tout par le renforcement de la démocratie en Afrique, le renforcement de la solidarité des peuples autour de ces leaders mais aussi la diversification du partenariat politique, économique et culturel avec les autres peuples du monde dans un esprit d’équité et de respect réciproque, en un mot un partenariat gagnant-gagnant, ouvert et libre.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201608051027173449-cote-d-ivoire-petition-liberation-laurent-gbagbo/

Mikhail Gamandiy-Egorov

Mon entretien avec Achille Gnaoré. Côte d’Ivoire, Afrique, panafricanisme, BRICS.

Achille Gnaoré

Achille Gnaoré est Ivoirien. Il est le président de la Fédération nationale des parlements,Agoras et Orateurs de Côte d’Ivoire (FENAPAOCI). Panafricaniste, il est en outre le coordinateur du projet panafricain UNIRTA dans son pays.

Sputnik: Vous coordonnez le mouvement UNIRTA en Côte d’Ivoire, un projet à vocation panafricaniste lancé par Thierry Mbepgue, activiste camerounais que nous avons déjà eu l’occasion d’interviewer. Quels sont les objectifs recherchés particulièrement en Côte d’Ivoire?

Achille Gnaoré: Les objectifs recherchés en Côte d’Ivoire sont de rassembler les Ivoiriens dans leur entièreté autour d’un idéal, à savoir la souveraineté, la démocratie et la liberté. 

Sputnik: Vous parlez effectivement d’idéaux. Comment comptez-vous réaliser ces objectifs et quels sont les éventuels obstacles à leur réalisation?

Achille Gnaoré: Nous comptons réaliser ces objectifs par la sensibilisation, des séminaires de formation et conférences pour expliquer le bien fondé de s’unir pour constituer une force de pression à nos dirigeants afin qu’ils ne se détournent pas des objectifs du peuple.
L’obstacle majeur en Côte d’Ivoire, c’est ce régime répressif qui est instrumentalisé par l’Occident. Le second obstacle est la classe politique occidentale qui n’a pas intérêt à voir l’Afrique s’unir. Cette classe utilise nos propres frères pour leur sale boulot.

Sputnik: En tant que panafricaniste, vous devez certainement accorder une place importante au respect de la souveraineté ivoirienne et africaine en général. Selon vous, où en-est la souveraineté africaine aujourd’hui? En ce sens, quels seraient les bons et les moins bons exemples au niveau continental?

Achille Gnaoré: Il est vrai que plusieurs pays africains ne sont pas encore totalement souverains mais nous sommes à l’étape de la prise de conscience et nous considérons cette phase comme une avancée notable.
Il y a des bons exemples africains où la souveraineté est défendue, notamment l’Afrique du Sud, le Ghana, ou encore la Guinée équatoriale. 

Sputnik: Quelle est votre vision en matière de politique africaine extérieure? Quelles orientations les pays africains devraient-ils privilégier?

Achille Gnaoré: Heureusement que les pays du BRICS, notamment la Chine et la Russie avec lesquels l’Afrique entretient d’excellentes relations se sont démarqués de la politique criminelle que l’Occident nous a servi depuis des siècles. La vérité est que la politique extérieure en l’état actuel reste conditionnée par les Occidentaux. Comme pour dire que les Africains ne sont pas libres dans leur collaboration avec l’Occident et c’est déplorable. C’est pourquoi le projet UNIRTA arrive à point nommé. Puisque c’est dans l’union que réside la liberté tant dans la politique extérieure qu’intérieure.

Sputnik: On suit avec attention les procès en cours à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye contre Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé. En tant qu’Ivoirien, que vous inspirent ces procès? Et quelles perspectives les résultats de ces procès pourraient avoir sur votre pays?

Achille Gnaoré: Ces procès nous démontrent une fois de plus que nombre d’Etats africains ne sont pas souverains. C’est une forme de déportation rendue juridique par l’Occident, en créant la CPI pour y juger les chefs d’Etats qu’ils trouvent récalcitrants.

Les perspectives des résultats que pourraient avoir ces procès sur la Côte d’Ivoire:

Premièrement, ces procès sont injustes et honteux. Le président Laurent Gbagbo et le ministre Charles Blé Goudé doivent être libérés. Par cet acte la CPI retrouvera sa crédibilité d’une part et d’autre part cela entrainera une sincère réconciliation. Une réconciliation profonde et vraie en Côte d’Ivoire.

Secundo, si le président Gbagbo et le ministre Blé Goudé ne sont pas libérés dans ces procès honteux et injustes, la crédibilité de la CPI sera mise en mal d’une part et d’autre part la réconciliation en Côte d’Ivoire ne pourra certainement pas se faire. Car en toute sincérité en Côte d’Ivoire aucune réconciliation ne peut se faire sans ces deux personnalités qui sont des figures emblématiques de la démocratie dans ce pays. Mais j’irai plus loin pour dire, en Côte d’Ivoire nul l’ignore, le président Laurent Gbagbo est le père de la démocratie.

L’Afrique se mobilise contre la « justice » néocoloniale

Les procès du président ivoirien Laurent Gbagbo et de son ministre de la Jeunesse Charles Blé Goudé viennent de débuter à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, aux Pays-Bas.

Comme attendu, ces deux procès connaissent aujourd’hui une mobilisation sans précédent de la part des ressortissants ivoiriens et africains en général, aussi bien à La Haye devant cette même CPI, qu’à différents endroits d’Afrique et du monde.

En effet, il s’agit probablement d’une première dans l’histoire de la justice prétendument internationale. Jamais des « accusés » de ladite « justice » n’avaient mobilisé autant de monde en leur faveur. On peut bien sûr se rappeler de Slobodan Milosevic, président yougoslave dont l’arrestation et la détention avaient également mobilisé grand nombre de ses partisans en ex-Yougoslavie et au-delà: tous ceux et celles qui connaissaient et connaissent l’histoire véritable de cet Etat aujourd’hui disparu. Notamment feu Maître Jacques Vergès ayant défendu l’ex président yougoslave et qui connaissait les véritables criminels. La mort de Milosevic, dans des circonstances plus qu’obscures (certains parlent ouvertement d’assassinat) à la prison de Scheveningen, avait aussi révolté plus d’un. On peut également mentionner les autres détenus serbes accusés de « crimes contre l’humanité », alors qu’en parallèle les représentants non-serbes était peu ou pas du tout inquiétés, même ceux responsables des pires exactions possibles sur les civils, y compris viols, tortures, crimes de masse et trafic d’organes humains. « Clin d’œil » en passant à plusieurs hauts-responsables du Kosovo (ou une des plus grandes bases US du monde), grands amis des élites occidentales et occupant aujourd’hui des postes clés dans cette « république », berceau historique de la Serbie, à qui elle a été arrachée et sans aucun référendum. Une sortie illégale par ailleurs entièrement reconnue valide par les USA et leurs suiveurs ouest-européens.
Mais il y a quand même une grande différence: les époques. L’époque de la dislocation yougoslave et celle d’aujourd’hui sont clairement différentes. Dans le premier cas et en plus de la tragédie yougoslave, il y avait aussi eu l’éclatement de l’URSS, une Russie à genoux, un monde qui était devenu ouvertement unipolaire et des médias à un sens. Aujourd’hui? Un monde dont la multipolarité ne compte pas reculer, des voix alternatives à différents niveaux et notamment au niveau des médias et dont le besoin ne fait qu’augmenter chaque jour qui passe. C’est là toute la différence. La manipulation est devenue beaucoup plus difficile pour les élites de l’Occident, aussi bien au niveau politique que médiatique. C’est pourquoi dans les cas du président Gbagbo et du ministre Blé Goudé, ce n’est au final pas vraiment eux qui risquent d’être jugés, mais bien la CPI et avec elle tout le système de la justice dite internationale, voire tout le système de la politique occidentale.

Car il n’est aujourd’hui plus possible de mentir aussi facilement qu’avant sur le rôle de tel ou tel leader et sans avoir à en rendre des comptes. Grâce aux alternatives y compris dans l’espace médiatique, chaque personne censée est aujourd’hui capable de se faire sa propre analyse et sa propre opinion. Le cas de la Côte d’Ivoire en est le parfait exemple. Un leader africain instruit, partisan de la démocratie et du pluralisme politique depuis les bancs universitaires, arrivant au pouvoir à l’issue d’élections démocratiques longtemps absentes, réclamant le droit à son peuple de profiter plus de ses ressources (le pays étant de loin le premier producteur mondial des fèves de cacao pour ne citer qu’eux), n’arrangeant pas les appétits néocoloniaux, se faisant déloger par une puissance armée étrangère et extra-africaine. Et se faisant juger aujourd’hui loin de chez lui, de son pays et de son continent. Voilà un résumé qui caractérise cette assez récente histoire ivoirienne. Et sans même prendre fait et cause pour les leaders ivoiriens que sont Gbagbo et Blé Goudé, personne ne réussit jusqu’à maintenant à répondre ne serait-ce qu’à une seule question: de quel droit un président élu de son peuple se fait déloger par la voie armée et par une puissance étrangère n’ayant aucun mandat à cet effet? Aucune réponse si ce n’est celle de l’injustice criante. Plus généralement, le temps est venu pour que l’Occident comprenne (celui des élites, pas des peuples) une chose bien simple. La domination (économique, politique, armée et même mentale) arrive à sa fin. Les injustices à différents endroits du monde ont beau encore exister mais à un moment ou un autre, il faudra bien y répondre.

En passant, le forum des anciens présidents africains: Joaquim Chissano (ancien président du Mozambique), Nicephor Soglo (ex-président du Bénin), ainsi que l’ex-président sud-africain Thabo Mbeki (figure de lutte avec Nelson Mandela contre le régime raciste d’apartheid dans son pays), a lancé un appel à la communauté internationale et notamment la Procureur, Fatou Bensouda, pour la libération du président Gbagbo. S’ajoutent à cela des millions d’Africains, du continent et issus des diasporas, sans oublier les amis de l’Afrique qui réclament eux-aussi que justice soit faite, à savoir la libération pure et simple de personnes n’ayant rien à faire dans les geôles de la CPI. « Les procès de la honte », comme ils sont communément appelés aujourd’hui doivent être courts et réalistes. Les élites occidentales sauront-elles faire intelligemment marche arrière afin d’éviter (pour eux) des conséquences imprévisibles ou poursuivront-elles la ligne néocoloniale dure et radicale, on en saura plus bientôt. A suivre.

 

http://fr.sputniknews.com/points_de_vue/20160129/1021308834/afrique-laurent-gbagbo-proces-cpi.html

Mikhail Gamandiy-Egorov

« Nous avons le droit d’être libres ! ». Entretien avec Nakouty Luyet (Partie 2)

Nakouty Luyet

Nakouty Luyet est citoyenne de Côte d’Ivoire. Elle est membre du parti politique ivoirien COJEP (Congrès Panafricain pour la Justice et l’Egalité des Peuples), mouvement politique créé par Charles Blé Goudé, ministre de la Jeunesse sous le président Laurent Gbagbo. Elle vit aujourd’hui en Suisse.

Suite de la première partie de l’entretien:

Sputnik: Que pensez-vous de la justice prétendument internationale? Doit-elle prévaloir sur les justices nationales? Et plus généralement, quelle position les pays africains devraient-ils adopter pour combattre efficacement la politisation des structures telles que la CPI, surtout si cette politisation ne cesse pas dans un avenir proche?

Nakouty Luyet: Ce qui pose problème dans le fonctionnement de la CPI c’est la manière dont elle s’octroie les cas. Disons que A convoite la tête du pouvoir étatique occupé par B. A l’issue de la belligérance A prend la place de B et le transfère à la CPI, et c’est avec A que la CPI collabore pour fournir les preuves de la culpabilité de B. C’est un peu comme si on demandait à votre ennemi de prouver que vous avez tort. Qu’est-ce qu’il fera à votre avis?Une autre problématique est le conditionnement des témoins. Ces derniers vivent en Afrique souvent dans la précarité ou vivent assez modestement. On leur propose un revenu aligné sur le SMIC européen, un logement en Europe vu que la cour est à La Haye, contre leurs témoignages. Sachant que le revenu minimum ivoirien est autour de 100 euros, serait-il difficile pour un compatriote vivant dans un quartier dortoir de résister à l’appât du gain si la CPI lui propose une protection? Qu’en sera-t-il de l’authenticité de ses dires?

L’aspect pécunier non négligeable peut considérablement porter atteinte aux motivations d’une personne sans ressources financières dans la quête du procureur à trouver des témoins.Concernant le droit international, je sais que le droit européen prévaut sur le droit français, italien etc. L’Union européenne demande aux pays de s’aligner sur sa législation. Avec l’arrivée d’une justice internationale, la logique voudrait qu’elle supplante les autres justices. Ce qui normalement devrait donner l’opportunité à chaque citoyen du monde de porter plainte contre une autre personne physique ou morale et réclamer justice.

La question c’est qui sera jugé pour les massacres en Irak, en Palestine, en RDC, au Mali, au Cameroun, en Centrafrique, en Côte d’Ivoire, etc…?

La CPI aura elle le pouvoir de juger des Européens/des Occidentaux?Pour l’instant, elle se contente des Africains. C’est un constat et dans le cas figure qui nous concerne il y a deux innocents qui n’ont rien à y faire: le président Laurent Gbagbo et son ministre Charles Blé Goudé.

Il existe des structures juridiques en Afrique et il est du devoir des Africains et c’est même une obligation pour nous Africains de juger nos propres concitoyens.

D’ailleurs le président Laurent Gbagbo avait émis sa volonté d’être jugé en Côte d’Ivoire, ou du moins au Tribunal international d’Arusha (Tanzanie), ce que maitre Mignard et Jean-Paul Benoît, citoyens français et avocats de monsieur Alassane Ouattara, devenus représentants de la Côte d’Ivoire, ont balayé d’un revers de la main dans un document que la CPI a rendu public le 14 octobre 2015.

Sputnik: Vous êtes Ivoirienne. Nous avons maintes fois abordé le sujet de la Côte d’Ivoire, ses perspectives et défis. Vous le voyez comment l’avenir de la Côte d’Ivoire? La réconciliation aura-t-elle lieu? 

Nakouty Luyet : Dans l’état actuel des choses non. Tout dépend de la volonté du pouvoir en place. Ont-ils intérêt à réconcilier les Ivoiriens?

Je pense aussi que non, parce qu’il préférable pour eux que les Ivoiriens s’enlisent dans des querelles tribales sans fondement que de réellement situer les responsabilités. Il suffit de constater l’échec des tentatives établies. Chacun de nous a plus ou moins perdu un proche. J’ai perdu 15 membres de ma famille maternelle qu’on a découvert dans le charnier de Monokozohi dans le département de Vavoua, zone sous contrôle de la milice de Guillame Soro, actuel président du parlement ivoirien, donc deuxième homme fort du pays rattrapé par un mandat d’amener émis en France fin 2015 dans l’affaire Michel Gbagbo et un autre mandat d’arrêt international il y a quelques jours émis par le Burkina Faso. Pays qui vient d’essuyer une attaque terroriste de la part d’AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique, ndlr). C’est peut-être un pur hasard mais cette attaque terroriste survient au moment où le procès Sankara et celui du coup d’Etat raté de 2015 se peaufine sachant qu’il a été démontré que l’ancien président déchu burkinabè Blaise Compaoré devenu Ivoirien il y a quelques jours par décret pour échapper à la justice de son pays, tisse des liens avec cette banche de terroristes.

J’aimerais dire aussi qu’à la fin de l’année 2015 on comptait presque 400 détenus politiques dont le crime reproché est d’appartenir au FPI, le parti politique du président Gbagbo, au COJEP le parti du ministre Charles Blé Goudé, et/ou de s’en réclamer sympathisant. Je voudrais souligner qu’ils sont torturés et cela été dénoncé par plusieurs organisations internationales sans que rien ne change. Ce qui par conséquent définit le régime totalitaire actuellement en place. La réconciliation des Ivoiriens passe par la libération du président Gbagbo, de son ministre Charles Blé Goudé, de la première dame Simone Gbagbo condamné à 20 ans d’emprisonnement pendant que le procureur en réclamait 10 et tous les autres prisonniers politiques détenus dans l’arbitraire total. 

Sputnik : Vous avez prévu avec le COJEP dont vous faites partie, ainsi que d’autres membres de la communauté ivoirienne et plus généralement africaine, d’aller à La Haye pour être aux côtés de ceux que vous soutenez. Quel sera le programme et quel message souhaitez-vous transmettre aux représentants de la CPI?

Nakouty Luyet: En effet nous allons nous rendre le 28 janvier 2016 à La Haye et ensemble montrerons aux yeux du monde que le président Laurent Gbagbo est un autre Nelson Mandela, que le ministre Charles Blé Goudé est un autre Patrice Lumumba, que nous sommes tous des Thomas Sankara et que nous entendons plus perdre nos leaders combattants de nos libertés.Nous lancerons un message fort à l’opinion internationale: l’Afrique ne souhaite plus faire parti d’un quelconque processus d’aliénation et d’assujettissement. Nous avons le droit d’être libres!

Sputnik : La victoire panafricaine aura-t-elle lieu?

Nakouty Luyet: Non seulement elle aura lieu mais elle sera gravée dans l’histoire. Nous sommes déterminés et nous avons les moyens de rendre la dignité à chaque Africain. Je vous remercie.

 

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Mikhail Gamandiy-Egorov