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Entretien avec Edouard Bizimana

Assemblée générale de l'ONU

Un grand nombre de dirigeants africains ont fait le déplacement à New York pour la 73ème Assemblée générale des Nations unies. Analyse de cet événement d’envergure mondiale et de la place de l’Afrique dans la conduite des affaires internationales avec Edouard Bizimana, ambassadeur de la République du Burundi en Russie.

 

Sputnik: Comment analyseriez-vous le contexte international dans lequel s’est tenue la dernière Assemblée générale de l’ONU?

Edouard Bizimana: La 73ème Assemblée générale des Nations Unies s’est tenue dans un contexte d’incertitudes et de tensions consécutif à la crise conceptuelle du multilatéralisme. Les ingérences de certaines grandes puissances dans les affaires intérieures des autres Etats, les conflits en Syrie, en Libye, au Yémen, les guerres commerciales entre les Etats Unis d’Amérique et leurs partenaires européens et asiatiques, l’instrumentalisation des Nations unies et de ses organismes, la crise migratoire, le terrorisme, la montée du populisme en Europe, etc. donnent l’image d’un monde en pleine mutation.

Sputnik: Quels sont selon vous les grands enjeux internationaux du moment?

Edouard Bizimana: La 73ème Assemblée Générale des Nations Unies qui s’est tenue à New York du 25 septembre au 1er octobre 2018 s’est déroulée à un moment où le monde fait face à des défis majeurs, notamment les changements climatiques, la crise migratoire, le terrorisme et les guerres. Pour ce qui est des changements climatiques, il est à noter qu’ils constituent un danger mondial qui nécessite des solutions concertées et globales. L’Assemblée Générale des Nations unies s’est tenue quelques jours seulement après la tempête Florence qui a balayé le sud-est des Etats-Unis d’Amérique (les deux Carolines et la Virginie) faisant des dégâts humains et matériels importants. Ici, je ne parle pas du tsunami en Indonésie qui vient de balayer les Iles des Célèbes (Palu) et a fait plus de 1.500 morts et des dégâts matériels importants. Toutes les parties du monde font face à des inondations qui ravagent tout sur leur passage: en Afrique, en Asie, en Amérique. Malgré les efforts et certaines initiatives, notamment le « One Planet Summit », le retrait de certaines puissances de l’accord sur le climat inquiète plus d’un. Quid des engagements déjà pris dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre? Il faut signaler ici que certaines parties du monde comme l’Afrique ne font que subir, comme des victimes innocentes, car n’ayant pas d’industries. Les grands pollueurs continuent à polluer et le monde continue à compter ses morts.

Pour ce qui est de la crise migratoire, il faut noter que la question est prise au sérieux en Europe et risque de bousculer le paysage politique dans certains pays. Les migrations nourrissent actuellement le populisme, l’extrémisme en Europe et inspirent des politiques de repli identitaire. Actuellement, toute personne de couleur noire en Europe est perçue comme immigrant illégal, comme un crachat de la Méditerranée. Il suffit de voir comment les Africains sont fouillés et interrogés dans des aéroports en Europe. Mêmes les délégations officielles subissent le contrecoup tandis que les conditions d’obtention de visa pour l’Europe se durcissent de plus en plus. Inutile de revenir sur les pertes en vies humaines et les humiliations subies par les candidats à l’exil. Pourtant, dans la plupart de cas, c’est le chaos créé par certains pays occidentaux dans les pays africains et asiatiques qui sont à l’origine des mouvements. Les politiques de changement de régime, l’exploitation illégale des ressources dans certains pays africains créent le chaos et contribuent à la paupérisation des populations. On a l’impression que les leaders africains semblent ne pas se soucier du sort de leurs populations et dans leurs propres pays et dans les pays d’exil. Certains pays n’ont commencé à réagir qu’après la diffusion des images d’esclavage en Libye diffusées par la chaîne américaine CNN. Mêmes les milliers de cadavres des migrants rejetés par les mers ne semblaient pas émouvoir les pays d’origine. Logiquement on s’attendait a ce que les pays africains fassent front commun pour lutter contre ce fléau en créant des conditions permettant à leurs populations de se sentir en sécurité (économique et physique) chez elles, d’une part, et surtout en prenant des mesures contre les pays occidentaux qui maltraitent les migrants, d’autre part.

Le terrorisme et les guerres qui ont cours dans plusieurs parties du monde sont, dans la plupart des cas, le produit des actions unilatérales de certaines puissances occidentales. Les guerres en Libye, en Syrie, au Yémen s’inscrivent dans cette logique. Les nations du monde doivent se lever pour bloquer des actions susceptibles de créer le chaos dans les pays. Cela ne peut être possible que si les Nations unies, son Conseil de sécurité et ses agences des droits de l’Homme cessent d’être instrumentalisés et politisés pour servir les intérêts des uns contre ceux des autres. Le cas du Burundi avec le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies, avec la Cour pénale internationale est là pour rappeler, à qui veut l’entendre, cette instrumentalisation des agences des Nations unies. Les actions inamicales à l’encontre du Burundi reposent souvent sur les rapports de ces agences, qui pourtant sont loin de refléter la réalité sur terrain. Les menaces des Etats-Unis d’Amérique et d’Israël contre l’Iran pourraient constituer une menace contre la paix et la sécurité internationales si jamais ces menaces devaient se concrétiser. Ici, les Nations unies doivent être très vigilantes pour éviter les erreurs du passé: Irak, Libye.

Sputnik: Quelle analyse feriez-vous des interventions des chefs d’Etat africains lors de cette 73ème Assemblée générale des Nations unies?

Edouard Bizimana: S’il est évident qu’il faut prendre la parole aux Nations unies, un symbole d’égalité juridique et de reconnaissance internationale, il est aussi légitime de se poser la question de ce qu’il faut dire ou ce qu’il ne faut pas dire. Faut-il aller aux Nations unies pour défendre sa politique intérieure, défendre son bilan, accuser ses ennemis ou faut-il simplement parler pour parler? On a vu de tout cela au cours des assemblées générales des Nations unies. Il est devenu possible de prévoir le contenu des discours à l’ONU et le fait que ces discours donnent l’impression d’une sorte de lamentation devant le mur des Nations unies font que souvent la plupart des orateurs parlent dans une salle presque vide. Pourtant, écouter l’autre est aussi un signe de respect qui devrait caractériser les Nations unies.

Revenant sur les interventions des uns et des autres, je constate une certaine constance dans tous les discours des représentants africains: la réforme du conseil de sécurité des Nations unies est reprise par tous les intervenants. Reste à savoir s’il y aurait du changement même si cette réforme était réalisée. Est-ce que l’influence des grandes puissances, qui financent le gros du budget de cette organisation, changerait? Est-ce que les menaces et intimidation de certaines grandes puissances vis-à-vis des membres du Conseil de sécurité pour influencer leur vote vont pour autant s’arrêter? Etonnant aussi de constater que certains discours manquent de substance et se contentent des formules toutes faites et sans trop de conviction. Sinon comment comprendre la référence au panafricanisme faite par le président rwandais quand on connaît le rôle déstabilisateur joué par le Rwanda dans la région des Grands Lacs? Comment comprendre cette référence au moment où le Rwanda est le seul pays africain qui a voté une résolution de la Commission des droits de l’Homme des Nations unies qui étrangle injustement le Burundi, un pays voisin? L’Afrique ne pourra pas trouver sa place dans l’économie mondiale, ne pourra pas être gérée autrement tant que ses leaders continueront d’imiter l’Occident, continueront de servir de têtes de pont ou de jouer les pions.

Certains représentants vont même défendre leur bilan aux Nations unies comme s’ils avaient été élus à la tête de leurs pays par les Nations unies. D’autres manquent l’occasion de soulever les questions qui peuvent fâcher ou mettent l’organisation elle-même devant ses responsabilités. Ils préfèrent rester dans le vague en évitant de pointer un doigt accusateur. La Libye n’a-t-elle pas été saccagée par l’Occident avec l’accord des Nations unies? Les résolutions du Conseil des droits de l’Homme sur le Burundi ne sont-elles pas motivées par la volonté de changer le régime en place à Bujumbura, initié par certains pays occidentaux bien connus des Burundais? N’est-ce pas que les Nations unies et son Conseil de sécurité n’ont jamais voulu condamner l’agression du Rwanda contre le Burundi malgré les preuves fournies?

Enfin, on constate plutôt que le siège des Nations unies est devenu un lieu de confrontation entre souverainetés, entre idéalisme et pragmatisme, un lieu où les consensus sont devenus très difficiles à trouver, car l’Assemblée générale devient une occasion rêvée pour certains de régler leurs comptes. Au moment où certains viennent prêcher dans le désert pour se donner bonne conscience, les autres disent et font, voire font sans dire, car ils n’ont plus confiance en cette institution. Le doute sur la possibilité d’une action collective pousse certains pays à privilégier des solutions radicales, non concertées et à court terme. L’absence des présidents chinois et russe à cette assemblée générale, deux membres permanents du Conseil de sécurité, montre en partie cette perte de confiance. Il pourrait en être de même pour la moitié des chefs d’Etat africains qui n’ont pas fait le déplacement à New York cette année.

Sputnik: On remarque assez souvent l’absence de l’Afrique dans les débats sur les sujets qui la concernent directement. Cela est particulièrement visible de la part des élites politiques occidentales. Qu’en pensez-vous?

Edouard Bizimana: C’est malheureusement devenu une tradition depuis la conférence de Berlin de 1884-1885 qui consacra le partage de l’Afrique entre puissances occidentales. Depuis longtemps, l’Afrique est perçue comme objet et non comme sujet des relations internationales et c’est probablement cela qui a poussé le président Sarkozy à déclarer que « L’Afrique n’était pas suffisamment entrée dans l’Histoire ». Pour plusieurs pays occidentaux, l’Afrique est perçue seulement comme un réservoir de matières premières destinées à développer les autres. Pour le reste, l’Afrique est généralement perçue dans sa dimension pathologique: migrants, maladies, pauvreté, guerres, etc. Ce qui est drôle, c’est le fait que les Africains eux-mêmes ont fini par s’accommoder de cet état de fait. Ils ont tendance à esquiver les sujets qui touchent directement l’Afrique. Il suffit de voir comment l’Europe est très préoccupée par l’immigration alors qu’en Afrique le sujet reste presque tabou. Pourtant, ceux qui meurent dans les mers sont des Africains pour la plupart. La participation de l’Afrique à la 73ème Assemblée Générale des Nations unies est de 21,80% au niveau des chefs d’Etat et cela montre que si les Africains s’unissaient autour d’un sujet, ils pourraient facilement influencer la décision. On a vu cela avec la résolution de la Commission des droits de l’Homme sur le Burundi adoptée le 27 septembre 2017 à Genève où les pays africains ont apporté leur soutien au Burundi (même si en 2018 ils n’ont pas maintenu l’élan) faisant ainsi pencher la balance.

Sputnik: Quelles sont pour vous les voies possibles pour que l’Afrique puisse pleinement jouer le rôle qu’elle mérite sur la scène internationale? Pour cela, l’Afrique devrait-elle miser encore plus sur le panafricanisme et une interaction encore plus importante avec les puissances dites « émergentes », dont les pays Brics?

Edouard Bizimana: La seule façon pour l’Afrique d’avoir sa place dans la gestion des affaires internationales serait de pouvoir parler d’une seule voix à travers l’Union africaine. Malheureusement, cette dernière est en panne sèche et manque d’indépendance. Cela est dû en grande partie au fait que certains dirigeants africains sont plus préoccupés par leur propre survie que la survie de leurs peuples. C’est cela qui explique pourquoi certains préfèrent jouer le jeu du colon en déstabilisant les voisins qui osent défier l’Occident. Le Burundi en a fait l’expérience en 2015, année où le Rwanda et la Belgique ont joué un rôle majeur dans la déstabilisation du Burundi à la suite des élections de 2015. La Libye reste une illustration parfaite du manque de solidarité entre pays africains et cela constitue un coup très dur au panafricanisme. En effet, très peu de chefs d’Etat africains ont levé le petit doigt pour condamner l’agression contre ce pays. Actuellement, tous les voisins de la Libye sont confrontés aux problèmes de terrorisme. Etant devenus incapables de se défendre eux-mêmes contre les groupes terroristes, ils font appel à l’Occident pour assurer la protection de leurs frontières.

Le Burundi reste un cas d’école en termes de résistance et de promotion du panafricanisme. En effet, ses dirigeants ont décidé de prendre la destinée du pays en mains sans fléchir et céder aux injonctions occidentales. L’histoire retiendra que le Burundi a tenu tête face à l’Occident pendant des années et des années malgré les moyens colossaux investis pour opérer un changement de régime au Burundi depuis 2015. Il a pu financer des programmes politiques et des projets de développement, il a pu payer les salaires des fonctionnaires et totalement financer son budget après les sanctions imposées par l’Union européenne. Le Burundi est un des rares pays qui développe un panafricanisme digne de nom et qui fait peur aux Occidentaux qui craignent un effet de contagion dans la région, sur le continent et dans le monde entier.

La dépendance financière de l’Union africaine vis-à-vis de l’Union européenne est un autre handicap. En effet, le budget et les programmes de l’organisation dépendent des contributions de l’UE sans lesquelles l’organisation ne peut pas survivre. Les pays membres ne parviennent plus à s’acquitter de leurs contributions vu que même leurs budgets de fonctionnement sont financés par l’Occident. C’est pour cela que l’Union européenne pèse très lourd dans certaines décisions de l’Union africaine tel qu’observé par rapport au paiement des soldes des soldats burundais de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM). Il a fallu le courage de certains leaders africains pour faire fléchir l’Union européenne qui voulait à tout prix déstabiliser la mission et mettre en péril les acquis de plusieurs années.

Le renforcement des organisations régionales reste une bonne voix pour l’Afrique de consolider sa position sur la scène internationale. Mais là aussi, tout dépend de la stature des chefs des Etats membres. On a vu le rôle de l’IGAD, de l’ECOWAS, de l’East African Community dans la prévention et résolution des crises régionales. La position sans équivoque du président Yoweri Kaguta Museveni de l’Ouganda et du président Magufuli de la Tanzanie par rapport au Burundi post 2015, et en dépit des pressions de l’Union européenne, est à saluer. Dans la plupart des cas, la fragmentation est telle que mêmes sur des sujets qui concernent la survie de l’Afrique, les dirigeants ne s’entendent pas. Certains leaders ont peur de prendre position pour ne pas fâcher les Occidentaux qui les maintiennent au pouvoir.

L’interaction avec les Brics ne peut pas constituer une alternative, car ces pays défendent d’abord et avant leurs intérêts respectifs. Lors du vote de la récente résolution contre le Burundi, le 28 septembre 2018 à Genève, l’Afrique du Sud n’a pas osé voter contre la résolution tandis que le Brésil post-Rousseff a voté pour la résolution. On constate que c’est d’une part l’état des relations bilatérales et les intérêts nationaux, d’autre part, qui dictent la conduite que les Etats adoptent au sein des organisations internationales quand il s’agit de soutenir ou d’étrangler tel ou tel pays. Les relations diplomatiques et économico-commerciales entre le Burundi et le Brésil ou entre le Burundi et l’Afrique du Sud, ne sont pas plus fortes que les relations que ces pays ont avec les Etats-Unis d’Amérique, avec la France, avec le Royaume-Uni, par exemple. Dans le cas où il faut ménager la chèvre et le chou, certains pays préfèrent s’abstenir. C’est ce que plusieurs pays (dont 9 africains) ont fait lors du vote de la résolution contre le Burundi, le 28 septembre 2018.

Sputnik: Qu’en est-il de la Russie et de la Chine? N’ont-ils pas plusieurs fois soutenu et défendu le principe de la souveraineté du Burundi?

Edouard Bizimana: La Russie et la Chine ont un double statut particulier et cela fait d’eux les piliers des Brics. D’abord les deux pays sont des membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies et, à ce titre, ils ont pu éviter des situations dont les conséquences pouvaient être difficilement gérables. Ils ont toujours plaidé pour le respect des principes du droit international et leur détermination à défendre ces principes a permis de freiner les élans hégémoniques et d’ingérence des Occidentaux dans les affaires intérieures d’autres Etats, dont le Burundi. Ces deux puissances se complètent parfaitement, car à elles deux elles réunissent deux aspects importants de puissance: l’économie et la puissance militaire. C’est pour cela qu’elles peuvent s’opposer à l’Occident sans trop de craintes. Ce qui n’est pas le cas avec d’autres membres des Brics. Ce sont les bonnes relations historiques entre le Burundi et ces deux pays qui les poussent à soutenir le Burundi dans sa lutte contre l’impérialisme occidental. Donc, les relations entre le Burundi et ces deux puissances précèdent la naissance des Brics en tant que bloc organisé.

De surcroît, les Brics semblent privilégier l’aspect économique et ses positions politiques ou idéologiques ne sont pas encore très perceptibles sur la scène internationale. Les prises de position des Brics, en tant que bloc, (à l’instar de l’Union européenne ou du G7) sur des sujets politiques, diplomatiques et idéologiques d’envergure internationale sont rares, voire inexistantes, pour le moment. La stratégie visant à se consolider économiquement d’abord pour ensuite bâtir un socle politico-diplomatico-idéologique solide me semble la meilleure. Je pense que l’Occident a pris conscience de cette option et tente d’affaiblir économiquement les pays membres des Brics: les sanctions prises contre la Russie et la Chine, la guerre commerciale lancée contre la Chine entrent dans cette optique. A noter que les économies brésilienne et sud-africaine ne sont pas dans leur meilleure forme pour le moment. Inutile de signaler que la prédominance du dollar américain dans les transactions commerciales internationales, comme l’un des vestiges de la Deuxième Guerre mondiale, est une question de vie ou de mort pour les Américains. Il y a donc la crainte qu’une autre monnaie de change utilisable dans les transactions internationales, puisse avoir le jour. C’est pour cela que les Américains sont prêts à tout faire pour affaiblir les Brics pour garder le monopole du dollar dans les échanges commerciaux internationaux. Le jour où le baril de pétrole et d’autres matières premières stratégiques seront vendus dans une autre monnaie que le dollar, où le prix de l’or se fixé dans une autre monnaie que le dollar, le monde pourra s’attendre à une autre guerre mondiale. Pour le moment, tous les autres litiges peuvent se résoudre pacifiquement tant que le dollar reste la principale (voire l’unique) monnaie dans les échanges internationaux.

Idéologiquement, ce sont la Russie et la Chine qui peuvent porter les Brics et l’Inde et la Chine, économiquement. L’éloignement géographique du Brésil risque aussi de se transformer en éloignement idéologique des autres membres des Brics. C’est en définitive signifier que l’interaction avec l’Afrique doit plutôt se faire plus avec les pays membres des Brics individuellement et moins avec les Brics en tant que bloc, en attendant que le bloc se consolide idéologiquement.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201810051038390103-ambassadeur-edouard-bizimana-entretien/

Mikhail Gamandiy-Egorov

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Edouard Bizimana: «Je salue la Russie qui s’est dressée contre ce comportement voyou occidental»

le Dr Edouard Bizimana, l’ambassadeur du Burundi et Vladimir Poutine

Dans la suite de notre entretien avec Edouard Bizimana, l’ambassadeur du Burundi en Russie évoque la situation de son pays, et plus largement des pays africains, sur l’échiquier mondial. Pour Edouard Bizimana, le constat est clair: le développement de l’Afrique passe par la multipolarité.

 

Sputnik: On a l’impression que depuis l’échec de la tentative de faire tomber le gouvernement légitime de Syrie, les gouvernements de plusieurs pays occidentaux souhaitent malgré tout poursuivre dans la voie de la déstabilisation d’autres nations. Le Venezuela a été récemment visé. Mais vraisemblablement le Burundi l’est également. Qu’en pensez-vous?

Edouard Bizimana: J’ai l’impression qu’il y a des pays occidentaux qui veulent se (re) construire sur les décombres des autres. Il est devenu clair que tous les prétextes sont bons pour ces pays pour faire tomber tel ou tel régime afin de mettre la main sur les richesses du pays. Les conséquences des guerres provoquées ne les émeuvent pas, car ce qui importe pour eux ce sont ces richesses.

Quand on voit actuellement les milliers d’Africains mourir en Méditerranée, des milliers et des milliers de Syriens, d’Irakiens et d’Afghans prendre le chemin de l’exil et l’hypocrisie de certains pays occidentaux prétendant vouloir aider ces réfugiés, alors que ce sont ces mêmes pays qui sont à l’origine du chaos dans les pays d’origine des réfugiés, je me demande pourquoi le monde ne se lève pas pour dire non.

Je salue ici le courage de la Fédération de Russie qui a eu le courage de se dresser contre ce comportement voyou de certains pays occidentaux, qui créent de l’instabilité et du chaos dans le monde. N’eût été l’intervention de la Russie, la Syrie serait déjà tombée aux mains des terroristes. C’est cette agressivité et l’ingérence illimitée dans les affaires intérieures des États qui poussent certains d’entre eux à se lancer dans une course aux armements pour se protéger contre cet impérialisme d’un autre âge. Le cas de la Corée du Nord est là pour rappeler la triste réalité.

Ce qui se passe au Venezuela est loin d’être une affaire interne, comme certains aiment le répéter pour distraire l’opinion. La volonté de certaines puissances occidentales de changer le régime en place au Venezuela n’est qu’un secret de Polichinelle caché dans un tiroir. Le Burundi en a fait l’expérience et ce sont toujours les pyromanes qui se transforment en sapeurs-pompiers sous la casquette de bienfaiteurs, de défenseurs des droits de l’homme et de donneurs de leçons.

Sputnik: Depuis votre nomination au poste d’ambassadeur en Russie (après avoir occupé ce poste en Allemagne), on observe une dynamisation des relations russo-burundaises, et ce dans différents domaines: commerce, investissements, formation des cadres, Défense, entre autres. On a suivi la participation de plusieurs hauts cadres burundais à différents grands événements tenus en Russie. Peut-on aujourd’hui parler d’une alliance de votre pays avec la Russie? Ou est-ce encore en cours d’élaboration?

Edouard Bizimana: Depuis un certain temps, les relations entre le Burundi et la Fédération de Russie connaissent un élan extraordinaire, même si elles ont été toujours très bonnes. Depuis mon arrivée à Moscou, j’ai bénéficié d’un soutien accru des autorités russes et cela m’a permis d’entamer de nouveaux chantiers. Des efforts particuliers sont en train d’être faits pour rendre plus dynamiques les relations économiques entre le Burundi et la Fédération de Russie. La coopération avec les régions est un autre aspect qui bénéficie de beaucoup d’attention. En outre, la promotion des relations culturelles entre nos deux pays reste l’une de mes priorités.

Le nombre d’accords de partenariat ou de coopération déjà signés en l’espace d’une année, les visites de haut niveau qui ont eu lieu et à venir, le nombre de sociétés et d’investisseurs russes qui ont déjà commencé leurs activités au Burundi montrent bien qu’il y a un nouveau chapitre des relations russo-burundaises qui s’ouvre. Il faut noter que tout cela est rendu possible par une convergence d’intérêts, de valeurs et de vision du monde entre le Burundi et la Fédération de Russie sur pas mal de questions de portée internationale. Il y a donc une relation stratégique gagnant-gagnant qui se construit entre les deux pays et qui ne serait possible que grâce à cette convergence.

Sputnik: Le Burundi, bien qu’étant un petit pays, a vraisemblablement misé sur la défense de sa souveraineté jusqu’au bout et le soutien au système multipolaire du monde. Aujourd’hui, d’autres pays africains se trouvent face à un choix: garder le système existant de domination par des puissances étrangères (occidentales) ou prendre une autre voie. On voit aussi qu’au niveau de la société civile de plusieurs pays africains, la mobilisation pour justement choisir cette autre voie se renforce de jour en jour. On a notamment suivi récemment les manifestations au Mali contre la présence militaire française et pour une alliance avec la Russie. Que vous inspirent ces processus et quel est votre pronostic pour la suite?

Edouard Bizimana: Eu égard au principe de l’égalité juridique des États, il n’y a pas de petits ou de grands États. On pourrait néanmoins dire qu’il y a des États de dimensions géographiques réduites, le Burundi en fait partie. C’est, à mon avis, cette nuance que beaucoup ne parviennent pas encore à comprendre et la conséquence de cela est l’unilatéralisme observé dans la conduite des affaires du monde. Le Burundi a déjà compris cela et fait valoir le statut que lui confère le fait d’être membre à part entière de la communauté internationale en tant qu’État souverain. Il n’y a donc personne, aucun État aussi puissant soit-il, ne peut et ne doit imposer aux autres la marche du monde. Certains États tentent de le faire en bafouant le droit international qui doit régir les relations entre acteurs de la scène internationale et le résultat, on le voit: le chaos partout, Syrie, Irak, Afghanistan, Libye, Yémen, terrorisme, guerres, déplacements forcés des populations, catastrophes humanitaires, etc.

Constatons que certains pays, africains surtout, se trouvent face à un dilemme: suivre la marche du monde, qui tend plus vers la multipolarité, ou garder le statu quo sous peine de se voir détruits par les puissances occidentales qui les exploitent sans scrupule et les gardent dans un état de dépendance permanent. Évidemment, toute tentative d’émancipation est punie de la peine capitale: le cas de Gbagbo, de Kadhafi, de Sankara, etc. sont plus qu’éloquents.

L’Afrique de l’Ouest et centrale, confrontées à une exploitation de la France avec le franc CFA donnent à réfléchir. Toute tentative d’émancipation monétaire de ces pays donne lieu à des représailles sans merci, car la France ne pourrait pas vivre sans les ressources que lui versent ces pays. La plupart de ces pays sont devenus incapables de défendre leur territoire national et c’est la France qui doit assurer leur protection.
La plupart de ces pays sont exposés aux attentats terroristes et à des mouvements d’humeurs pouvant balayer un régime en quelques jours: Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Mali, Niger, Cameroun, etc. La prolifération, sous forme de génération spontanée, de groupes terroristes et de groupes rebelles dans certains pays africains ne serait pas étrangère à la volonté de certaines puissances occidentales de maintenir des pays sous leur domination pour alimenter leurs économies. L’accès aux ressources stratégiques comme l’uranium (Niger et Mali) et l’or (Mali) serait à l’origine de la situation délétère qui s’observe en Afrique occidentale et centrale. Pour arriver à une telle situation, il a fallu détruire la Libye de Kadhafi et lâcher dans la nature des milliers et des milliers d’armes.

Il est donc temps pour ces pays de briser les chaînes du colonialisme, peu importe le prix à payer. Cela demandera des sacrifices et un engagement sans faille comme au temps des luttes pour l’indépendance. Le Burundi a déjà compris cela et sa lutte s’inscrit dans cette logique d’émancipation de l’exploitation occidentale pour jouir pleinement de ses ressources, de décider seul de ses choix politiques, économiques et sociaux, qui tiennent compte des besoins de la population burundais.

Il est intéressant de voir comment la société civile dans certains pays, comme le Mali, le Sénégal, commence à se rendre à l’évidence de cette nouvelle forme de colonialisme pour exiger des changements profonds. On a vu de jeunes Maliens et Sénégalais se lever pour dire non au franc CFA, pour manifester contre la présence des troupes françaises, etc. ce qui constitue un signe de ras-le-bol. Il est probable que les Maliens ont vu les images, largement partagées par les réseaux sociaux, de soldats français en train de creuser le sol pour extraire de l’or alors qu’ils sont supposés être en train de lutter contre les terroristes.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201709141033045050-bizimana-ambassadeur-burundi-situation/

Mikhail Gamandiy-Egorov

Exclusif: Crimes contre l’humanité au Burundi? L’ambassadeur démonte le rapport de l’Onu

Edouard Bizimana

La Commission d’enquête des Nations unies sur le Burundi a publié un rapport qui demande à la Cour pénale internationale (CPI) d’enquêter «sans délai» sur les «possibles crimes contre l’humanité» dans ce pays d’Afrique de l’Est. Dans un entretien exclusif accordé à Sputnik, Edouard Bizimana, ambassadeur du Burundi en Russie, réagit.

Sputnik: M. l’ambassadeur, quelle est votre réaction à la lecture du rapport de la Commission d’enquête des Nations unies sur le Burundi?

Edouard Bizimana: D’emblée, je dirais que ce n’est pas un rapport, car le document souffre de beaucoup de lacunes, tant au niveau du contenu qu’au niveau de la méthodologie utilisée. C’est un document rempli de contrevérités et de contradictions. Il est étonnant de lire des affirmations comme quoi il existe des attaques «généralisées et systématiques contre la population civile», comme pour dire que le Burundi brûlerait.

Ce n’est pas le cas actuellement, mais on comprend bien ces affirmations gratuites d’une part parce que ces «experts» n’ont pas mis les pieds sur le territoire burundais et d’autre part parce qu’ils veulent se venger contre les autorités burundaises, qui leur ont refusé l’accès au territoire. Vengeance aussi de la Cour pénale internationale et des autres puissances occidentales, qui cherchent à utiliser cette cour pour atteindre leurs objectifs. En effet, le Burundi reste le seul pays qui a confirmé son retrait du Statut de Rome et cela constitue un précédent très préjudiciable à la Cour et aux puissances occidentales qui la financent et l’utilisent.

Un document truffé de contradictions: le point 40 du rapport parle du fait que les «experts n’ont pas visité le Burundi», mais affirment qu’ils ont trouvé des détentions arbitraires. Le point 97 est contredit par le point 108: au moment où la commission semble ignorer totalement le principe de complémentarité, elle recommande aux Nations unies de fournir une assistance technique aux autorités burundaises afin de mener des enquêtes crédibles et indépendantes.

Les points 86 et 99 se contredisent: dans ces points, la commission demande aux autorités burundaises d’enquêter sur les violations des droits de l’homme et au même moment, elle demande à la Cour pénale internationale d’ouvrir une enquête dans les plus brefs délais sur les crimes commis au Burundi.

La commission affirme avoir recueilli des informations sur des attaques ciblées des groupes armés contre des postes de police et de l’armée (point 28) et sur des attaques d’envergures en juillet 2015 et décembre 2015, mais la commission n’a pas été en mesure de recueillir des informations sur des attaques contre les civils par les groupes organisés et se justifie en évoquant le fait qu’elle n’a pas été autorisée à se rendre au Burundi: il faut dire que de tels arguments prouvent à suffisance que la commission n’est pas auteur du «rapport». Elle est là pour condamner une partie et blanchir l’autre et ça, ne devrait pas être la mission d’une commission. Les groupes qui ont attaqué le Burundi n’étaient pas sans armes et ont fait des victimes. Les grenades lancées dans les bars, dans les marchés, dans les lieux publics, des personnes brûlées vives sont l’œuvre de ces groupes. Comment alors la commission a-t-elle pu avoir des informations sur une partie sans se rendre sur le terrain et ne pas en avoir sur l’autre partie?

Au moment où la commission affirme que «dans certains cas, des agents de police auraient agi à la suite d’actes de violence de manifestants ayant entraîné la mort de policiers et de membres du parti au pouvoir» (point 29), elle ne trouve pas opportun de documenter ces crimes (que la commission qualifie d’actes de violence) et se contente seulement de condamner les forces de l’ordre et de sécurité, qui apparemment n’ont même pas le droit de se défendre quand elles sont attaquées.

Les points 31 et 36 démontrent bien le côté penchant et la volonté de la commission de diviser les Burundais: au point 31, la commission attribue avec certitude l’assassinat d‘un officier supérieur aux services de l’État pour semer la division au sein des forces de défense, mais quand il s’agit des crimes qui ont visé les membres du gouvernement ou des personnes supposées être «proches du pouvoir», la commission reste dubitative (point 36).

Enfin, le «rapport» souffre d’une globalisation qui cache mal une volonté de la commission de nuire au peuple burundais (point 44). La commission parle toujours dans la globalité quand elle parle des imbonerakure, des membres du service de renseignement, de magistrats et des policiers. Elle ne parvient pas à coller des noms sur des actes alors que l’on sait que plusieurs policiers responsables d’actes répréhensibles par la loi ont été emprisonnés et même radiés de la police.

Bref, le rapport n’a aucune crédibilité et semble avoir été rédigé par l’opposition et non par des experts. La commission s’efforce de couvrir les crimes commis par l’opposition et les groupes armés tout en condamnant d’avance le gouvernement burundais et ses services, ce qui justifie son appel lancé à la CPI d’ouvrir une enquête sur le Burundi.

Sputnik: Que compte entreprendre le gouvernement de votre pays pour répondre aux accusations émises par les rapporteurs onusiens?

Edouard Bizimana: L’opinion et les Nations unies doivent savoir que la protection des droits de l’homme reste une priorité du gouvernement du Burundi. C’est pour cela que les personnes qui se sont rendues coupables d’une quelconque violation de ces droits ont été traduites devant la justice. J’ai évoqué des cas d’agents des forces de défense et de sécurité et d’autres citoyens qui sont aux mains de la justice.

Le gouvernement du Burundi reste disposé à œuvrer dans le sens de protéger davantage les droits de l’homme, de collaborer avec les Nations unies et ses agences, mais dans le strict respect de la loi et de la souveraineté du Burundi. Le Burundi n’est pas un État voyou, mais un État respectueux des droits de l’homme et du droit international. Dans ce sens, il a des droits et des obligations en tant qu’État souverain et son engagement dans la lutte contre le terrorisme s’inscrit dans cette perspective.

En termes de collaboration, le procureur Fatou Bensouda a demandé au gouvernement burundais des informations dans le cadre de l’examen préliminaire ouvert par la CPI. Le gouvernement burundais lui a transmis, le 1er juin 2017, toutes les informations demandées. Et comme l’a clairement exprimé le procureur général de la République du Burundi, l’ouverture d’une enquête sur le Burundi dans les conditions actuelles par la CPI violerait le principe de la complémentarité, un principe fondateur du Statut de Rome. Le Gouvernement du Burundi a manifesté sa volonté de documenter les crimes commis, de poursuivre leurs auteurs et de les juger.

Le 31 août 2017, l’assemblée nationale a adopté à l’unanimité la résolution portant création d’une commission spéciale de vérification du contenu du rapport de la commission d’enquête sur le Burundi mis en place par le conseil des Droits de l’homme des Nations unies. Tous ces efforts montrent bien que les institutions burundaises prennent la question des droits de l’homme très au sérieux et sont prêtes à collaborer avec les Nations unies, mais dans le strict respect de la souveraineté nationale, c’est-à-dire, sans pression, sans menace et sans intimidation de qui que ce soit. Toute action qui serait entreprise sans concertation n’aura pas d’effet, car le peuple burundais n’est pas prêt à renoncer à sa dignité et à sa souveraineté.

Sputnik: Le Burundi ne reconnaît de facto plus, depuis l’annonce faite en octobre 2016 sur le retrait de la CPI, l’autorité de cette instance. De ce fait, que peut entreprendre cet organisme à l’encontre du Burundi? Et quelles seraient les mesures de rétorsion éventuelles de votre part?

Edouard Bizimana: Le Burundi n’est plus membre de la CPI depuis octobre 2016 et toute action que la Cour engagera contre le Burundi en dehors des règles qui régissent le droit international sera sans effet.

Sous pression de certaines puissances occidentales, qui financent la Cour et qui veulent provoquer le chaos au Burundi et dans la région, comme cela a été le cas en Libye, la CPI peut se lancer dans une aventure contre le Burundi. Mais cette aventure aura des conséquences fâcheuses sur ce qui reste de sa crédibilité. Le Burundi étant le seul pays qui a confirmé son retrait du Statut de Rome, la Cour pourrait se sentir humiliée par cette décision et pourrait être poussée à se venger contre les autorités burundaises en ouvrant une enquête contre le Burundi.

La Cour pourrait aussi, en complicité avec certains leaders de la société burundaise, ceux-là mêmes qui ont poussé les gens dans la rue dans des manifestations violentes, ainsi que certains membres de l’opposition, fabriquer des rapports farfelus contre le Burundi. Mais tout cela ne ferait que décrédibiliser la Cour.

Je ne parlerais pas de mesure de rétorsion, car le Burundi ne cherche de confrontation avec personne. Le Burundi défendra sa souveraineté et sa dignité dans le strict respect du droit international et de ses engagements internationaux.

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Mikhail Gamandiy-Egorov