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La Turquie poursuit son éloignement de l’Otan

La Turquie poursuit son éloignement de l'Otan

Les tensions entre la Turquie et ses «alliés» de l’Otan restent plus vives que jamais. Après celles entre Ankara et Bruxelles, c’est désormais avec Washington que les choses se corsent. Dans la recomposition géopolitique en cours dans la région, La Turquie et les États-Unis se retrouvent face à face.

Soyons clairs: jamais les USA n’ont été populaires auprès de Turquie. Ces dernières années, cette tendance s’est confirmée, aussi bien dans la majorité que d’une partie de l’opposition, notamment d’obédience républicaine. Et le fait d’encore appartenir à l’alliance Atlantique ne semble plus être en mesure de stopper la rhétorique hostile entre Ankara et Washington. Une chose est néanmoins certaine: le gouvernement turc ne compte pas reculer dans la défense de ses intérêts nationaux.

En effet, les récents propos du Président Erdogan et de plusieurs hauts responsables de son gouvernement à l’encontre des États-Unis soulignent une fois de plus la fracture au sein de l’Alliance nord-atlantique, dans laquelle Ankara représente indéniablement le seul acteur menant une politique indépendante vis-à-vis du chef étasunien.

Depuis le début de son opération militaire «Rameau d’olivier» dans le Nord syrien contre les Kurdes, préalablement coordonnée avec la Russie, le ton du pouvoir turc ne cesse de monter contre les USA, ces derniers étant les alliés déclarés des forces kurdes combattues par la Turquie. Des forces kurdes qui par ailleurs n’ont pas le soutien de Damas, après avoir ouvertement décidé d’être des éléments de déstabilisation étasunienne.

La Turquie est allée jusqu’à avertir les USA du risque de voir ses soldats frappés s’ils ne quittaient pas les zones du Nord syrien, où ils se trouvent en compagnie des YPG kurdes:

«Si les terroristes ne se retirent pas de Manbij en Syrie, nous lancerons une opération militaire dans cette région également [après celle du canton d’Afrine, ndlr]. Dans ce cas, les militaires américains en uniforme de YPG seront eux aussi la cible de notre opération», avait prévenu Bekir Bozdag, vice-Premier ministre turc. Un message réitéré par Mevlüt Çavuşoğlu, le chef de la diplomatie turque.

Puis, ce fut au tour du président Erdogan d’en rajouter, en condamnant ouvertement la présence US en Syrie: «On nous pose la question de savoir quand nous achèverons notre opération en Syrie. Et vous [les États-Unis, ndlr], êtes-vous partis de l’Afghanistan ou de l’Irak? Daech n’existe plus. Alors pourquoi restez-vous? Vous avez donc des projets contre la Turquie, contre l’Iran, ou peut-être, contre la Russie. Mais nous sommes fermes. Tant que le terrorisme menace notre sécurité, nous agirons avec détermination», avait-il dit, en intervenant devant les députés du groupe parlementaire du Parti de la justice et du développement.

La mention de l’Iran et de la Russie, qui selon Erdogan seraient eux aussi visés par les actions hostiles de Washington ne doit rien au hasard: Ankara poursuit son rapprochement géopolitique avec Moscou et Téhéran, en plus de liens économiques déjà intenses. Cela s’est d’ailleurs traduit avec l’organisation du Congrès des peuples de la Syrie à Sotchi, dans lequel la Turquie a apporté une sérieuse contribution, en coordination avec les gouvernements russe, et iranien.
Plus récemment encore, le dirigeant turc a ouvertement accusé Trump d’avoir menti à la Turquie, comme l’avait fait son prédécesseur Obama, faisant référence au large soutien militaire accordé par Washington aux éléments armés kurdes, considérés par Ankara comme étant terroristes.

En conséquence, depuis plusieurs années, les tensions entre la Turquie —deuxième armée de l’Otan en termes d’effectifs- et ses «partenaires» occidentaux, y compris étasuniens, ne font que s’exacerber. Parallèlement à cela, le rapprochement intraeurasien se poursuit. Et c’est d’ailleurs logique. La Turquie comprend aujourd’hui parfaitement qu’elle n’a rien de positif à attendre dans ses relations avec les élites politiques occidentales, qu’elles soient à Washington ou à Bruxelles. Dans cette situation, cette puissance régionale de premier plan sait qu’elle doit construire son avenir avec des partenaires de confiance, sur lesquels elle pourra compter en cas de difficulté. Surtout qu’elle sait parfaitement qu’elle est elle-même dans le collimateur de ceux qui ont initié le chaos dans cette région.

Néanmoins, il y a indéniablement encore des actions à entreprendre pour la Turquie. La première serait d’annoncer officiellement son désir de normaliser ses relations avec les autorités syriennes. En effet, plusieurs politiciens haut placés, aussi bien au sein du gouvernement que de certaines forces de l’opposition, reconnaissent que ce serait la meilleure solution et dans l’intérêt de la Turquie. Et cela porterait un coup certain aux ennemis de la stabilité dans cette région.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201802071035060205-turquie-otan/

Mikhail Gamandiy-Egorov

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Iran : l’énième tentative de révolution colorée ne passera pas

Protestations en Iran

Alors que la situation en Syrie se stabilise et que la majorité des terroristes ont subi une défaite cinglante, et avec eux leurs soutiens extérieurs. Ces derniers tentent une nouvelle fois de punir l’Iran, l’un des principaux acteurs de la victoire sur le terrorisme en Syrie et l’une des principales puissances indépendantes de la région.

Les mois et les années passent mais les méthodes de certains acteurs gardent toute leur « stabilité », voire même un manque évident de fantaisie. En effet et à l’heure du numérique qui ne cesse d’impressionner à chaque fois un peu plus et au moment où les informations alternatives s’imposent face aux courants « mainstrimois », les partisans de la déstabilisation et du chaos n’ont toujours pas trouvé de meilleure méthode afin d’atteindre leurs objectifs.

Et ces méthodes sont déjà bien connues, étudiées et réétudiées. Et ce qui avait pu marcher en son temps en Serbie, en Géorgie, dans certains pays du monde arabe ou en partie en Ukraine, ne marche plus vraiment aujourd’hui. Les peuples sont aux aguets, tout comme les gouvernements. Et malgré toute la volonté de pays comme les USA, la Grande-Bretagne, Israël ou encore l’Arabie Saoudite de tenter de jouer la carte anti-iranienne, ne serait-ce que prendre une mini-revanche pour leur défaite en Syrie, de même que pour les pertes financières massives sans résultat escompté, vraisemblablement là aussi le résultat espéré ne saurait être atteint. De l’avis de nombreux experts, tout comme des représentants du gouvernement iranien, les manifestations des derniers jours à différents endroits de l’Iran sont appelés à fondre.

Et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, car en face d’une mobilisation anti-gouvernementale — souvent agressive mais fortement limitée en nombre, plusieurs contre-manifestations de soutien au gouvernement et aux forces de l’ordre de l’Iran ont eu lieu — certes elles peu relayées sur les écrans des chaines TV mainstream — pourtant ayant réuni incomparablement plus de monde. D’autre part, les forces de sécurité suivent de près la situation et veillent à la souveraineté du pays. Et pour finir, malgré l’acharnement de la coalition Trump-Netyanhahou-Saoud contre Téhéran, la République islamique sait qu’elle peut compter sur la solidarité avec plusieurs pays, dont les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU — en la qualité de la Russie et de la Chine, toutes deux partenaires stratégiques de l’Iran.

A ce sujet, la réaction de la diplomatie russe n’a pas tardé: « Toute interférence extérieure dans les affaires intérieures de l’Iran est inacceptable », pour reprendre le communiqué sur le sujet du ministère russe des Affaires étrangères. Une réaction qui d’ailleurs ne fait que confirmer la présence dans cette région stratégique de deux axes clairement antagonistes, de par leurs approches ainsi que de leurs visions du présent et de l’avenir des relations régionales, comme mondiales. Si le premier, dans lequel on retrouve la Russie, la Chine et l’Iran, soutient clairement l’approche multipolaire ou comme aiment dire certains multilatérale des affaires internationales, en mettant un accent important sur le respect de la souveraineté des Etats, le second est lui révisionniste dans le sens du refus de la nouvelle réalité géopolitique du monde, avec un désir toujours aussi ardent d’interférer dans les affaires intérieures d’Etats souverains, qui refusent le diktat unipolaire révolu.

Au final, tout cela pour dire que malgré tout le matraquage du mainstream sur les événements en Iran, il est fortement à penser que dans les prochains jours le calme sera retrouvé. Et non pas parce que les dites manifestations seront matées dans la violence, mais tout simplement parce que l’écrasante majorité des citoyens iraniens n’auront pas soutenu les provocations d’une petite minorité, bien souvent manipulée de l’extérieur. Chaque pays peut faire face à des problèmes courants, et l’Iran ne fait pas exception, mais ce n’est pas certainement pas à Washington, Londres, Tel-Aviv ou Riyad de jouer aux donneurs de leçons.

Et d’ailleurs en parlant justement des donneurs de leçons. Essayez ne serait-ce qu’une fois au centre de Paris de lever la main sur un CRS — vous aurez peu de chances d’y échapper. Pire, si cela devait arriver en terre étasunienne, vous aurez peu de chances d’y échapper vivant. En Iran, des coups de feu ont été tirés en direction des forces l’ordre, avec comme résultat au moins un policier tué et plusieurs autres blessés. Donc le mythe d’une manifestation pacifique (clin d’œil au Maidan kiévien) ne tient tout simplement pas. Par contre, je me souviens à ce jour comment durant ma période estudiantine à Paris, en 2008, des amis serbes ont eu droit à des coups de matraque des CRS parisiens sur la Place de la République lors de la manifestation contre la reconnaissance unilatérale « d’indépendance » du Kosovo, berceau de la Serbie, par l’Occident politique. Des manifestants ayant été pour information sans aucune arme, ni objets pouvant poser un quelconque danger pour l’ordre publique. Certainement « démocratie » oblige. On connait la chanson.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201801031034601390-iran-tentative-revolutions-coloree/

Mikhail Gamandiy-Egorov

«Chine-Russie, l’axe autour duquel s’opère le basculement du monde»

«Chine-Russie, l’axe autour duquel s’opère le basculement du monde»

L’année 2017 s’achève. Une année riche en bouleversements, marquée par une opposition toujours plus nette entre pays partisans de la multipolarité et fervents opposants à cette nouvelle réalité. Retour sur les principaux événements de l’année et projections pour 2018 avec Bruno Guigue, spécialiste en relations internationales.

Ex-haut fonctionnaire, Bruno Guigue est un analyste politique français, enseignant en relations internationales à l’Université de La Réunion et chroniqueur en politique internationale. Il dresse pour Sputnik un bilan géopolitique de l’année 2017 et trace des perspectives pour 2018.

Sputnik: Commençons par la Syrie, qui a été à la Une de l’actualité depuis plusieurs années. Fait certainement majeur dans la guerre qui a été imposée à ce pays: l’anéantissement de Daech par les forces gouvernementales soutenues par ses alliés, en premier lieu la Russie. Quelle leçon en tirer? À travers ces événements, quel avenir pour la République arabe syrienne, mais aussi pour cette région, peut-on entrevoir, selon vous?

Bruno Guigue: L’impérialisme voulait détruire la Syrie, et il a échoué. Il voulait dépecer le territoire national, mais ce territoire est repris, village après village. L’armée est restée fidèle au gouvernement légal, elle s’est battue avec ténacité pour restaurer la souveraineté nationale. Il faut le dire: comme le Hezbollah face à Israël, l’armée syrienne a sauvé l’honneur du monde arabe face à la coalition impérialiste. Elle a payé le prix fort, mais elle a tenu bon. La solidité de son armée est un signe rassurant pour l’avenir du pays.

Les tentatives de subversion ont été balayées, il faut maintenant couper court aux tentatives de démembrement du pays. Washington a joué à la fois la carte terroriste et la carte kurde. Avec la liquidation de Daech, les «néocons» ont perdu leur principal atout. Mais les Kurdes ne sont pas des ennemis de la Syrie, et ils trouveront un compromis avec Damas. Quant aux dernières poches «rebelles», elles finiront par céder. La Syrie va renaître sur des bases nouvelles, et elle restera un État souverain et unitaire. Le coût de la reconstruction du pays est estimé à 250 milliards de dollars, et les Chinois ont déjà annoncé leur participation à cette vaste entreprise.

Sputnik: Au vu de ces changements majeurs dont nous avons été tous témoins, quel sera le nouveau rôle de la Russie au Moyen-Orient?

Bruno Guigue: Sans la Russie, jamais les Syriens n’auraient pu entrevoir le bout du tunnel. Avec 5.000 soldats et 70 avions, Moscou a fait basculer le rapport de forces militaires. Rares sont les victoires qui conjuguent rapidité d’exécution, économie de moyens et coopération optimale avec les alliés. La Russie a accompli ce tour de force. En septembre 2015, les médias occidentaux évoquaient avec gourmandise le spectre du «bourbier afghan». Ces oiseaux de mauvais augure en sont pour leurs frais. Deux ans plus tard, l’affaire est pliée. La guerre n’est pas terminée, mais Daech a rendu l’âme et la Syrie est sauvée du désastre.

Les Russes, en outre, ont accumulé les succès sur le plan politique. Les pourparlers sur l’avenir de la Syrie ont commencé à Astana, capitale d’un pays allié de la Russie, le Kazakhstan. Ils se prolongent à Sotchi, sur le littoral russe de la mer Noire. Avec une habileté consommée, Moscou a déplacé l’axe des négociations internationales. En endossant la responsabilité de la résolution de la crise syrienne, la Russie a pris des risques. Aujourd’hui, elle s’en sort avec les honneurs. Les USA, eux, sont condamnés à faire tapisserie, et leur influence se réduit plus que jamais à leur capacité de nuisance.

Sputnik: En tenant compte de ce nouveau rôle confié de plus en plus à la Russie, au Moyen-Orient comme ailleurs, que vont entreprendre les USA? On pense notamment à la récente décision de l’administration Trump de confirmer le transfert de l’ambassade étasunienne de Tel-Aviv à Jérusalem —une décision largement condamnée par plusieurs capitales régionales, dont Damas, Téhéran ou encore Ankara.

Bruno Guigue: La Russie se bat pour un monde multipolaire, tandis que les USA ont la nostalgie d’une hégémonie perdue. Les rodomontades de Donald Trump traduisent le déclin d’une puissance condamnée à passer la main. C’est le chant du cygne d’une domination qui s’effondre comme un château de cartes. Alliée fidèle depuis un demi-siècle, la Turquie se rebiffe. Washington n’a pu empêcher la discorde entre Riyad et Doha. Les diatribes contre l’Iran font du bruit, mais elles sont sans effet. La Corée du Nord défie les États-Unis, et Washington menace dans le vide. En fait, Donald Trump aboie, mais il ne mord pas. Il confond l’emphase verbale et le rapport de forces.

La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël est symptomatique. Cette décision est sans intérêt pour les USA. Elle mécontente ses alliés arabes et musulmans. Elle montre que Washington, au Proche-Orient, ne fait pas partie de la solution, mais du problème. Mais peu importe. Trump en a fait la promesse à Netanyahou en septembre 2016 pour compenser son désavantage face à Hillary Clinton. En un sens, c’est plus clair. Cette allégeance à l’État-colon rappelle à ceux qui l’auraient oublié que le lobby pro-israélien détermine la politique étrangère des États-Unis.

Sputnik: L’année 2017 a été aussi celle de la poursuite de la montée en puissance de la Chine, à tous les niveaux. Puissance économique, politique, diplomatique et militaire mondiale de premier rang, Pékin a désormais son mot à dire sur pratiquement toutes les questions internationales. L’année 2018 confirmera-t-elle cette dynamique? Et en quoi les rapports privilégiés et des positions souvent similaires, ou du moins proches, entre Pékin et Moscou pourront-ils continuer à renforcer la réalité multipolaire du monde?

Bruno Guigue: Si les médias occidentaux ne s’intéressent pas à la Chine, c’est pour une raison très simple. S’ils le faisaient, il leur faudrait expliquer comment un État souverain se réclamant du marxisme, en 30 ans, a multiplié son PIB/hab. par 17 et extrait 700 millions de personnes de la pauvreté. La Chine change à un rythme déconcertant. Un pays qui assure 30% de la croissance mondiale et dont on juge que sa croissance «fléchit» lorsqu’elle est à 6,5% mérite le détour. On peut ironiser sur un communisme qui fait la part belle au capitalisme, mais les Chinois se moquent des catégories dans lesquelles l’Occident désigne leur réalité.

Les Russes, eux, ont compris depuis longtemps l’intérêt stratégique du rapprochement entre les deux pays. L’alliance russo-chinoise n’est pas seulement une affaire de gaz et de pétrole. C’est l’axe autour duquel s’opère le basculement du monde. L’hinterland stratégique prend sa revanche sur les puissances maritimes. C’est comme un déplacement de plaques tectoniques, les phénomènes s’enchaînent insensiblement. Le projet chinois de «Route de la soie» transasiatique donnera corps au projet eurasien de la Russie. Dans ce vaste mouvement vers l’Est, Moscou et Pékin ont une vision commune, et ils peuvent entraîner avec eux une grande partie de l’Asie.

Sputnik: En ce XXIe siècle, on continue d’observer des rapports entre certains États que l’on peut caractériser par une relation de vassal à suzerain. Plusieurs pays africains, par exemple, n’ont toujours pas de politiques nationale et internationale indépendantes, se trouvant sous le contrôle de certaines puissances occidentales, dont européennes.

Bruno Guigue: Ce qui est frappant, en Afrique, c’est le maintien de structures héritées de la colonisation dans les pays francophones. Les pays du Sahel sont à la fois les pays les plus pauvres de la planète et ceux où la présence militaire française n’a jamais été aussi forte depuis les indépendances. On va finir par se demander s’il n’y a pas une relation de cause à effet! Quelle est la crédibilité d’un État africain qui compte sur l’ancienne puissance coloniale pour assurer sa sécurité? Que signifie cette lutte contre le terrorisme menée par la France au Sahel, alors qu’elle a offert un arsenal aux terroristes en détruisant l’État libyen en 2011?

Le système monétaire du franc CFA est tout aussi aberrant. En arrimant la monnaie des pays-membres à l’euro, il leur impose une parité qui entrave le développement. Lorsqu’il fustigeait la dette, Thomas Sankara posait la question de la souveraineté économique de l’Afrique. Il faisait le procès d’un néocolonialisme qui continue de sévir aujourd’hui. Nous venons de commémorer le 40e anniversaire de son assassinat, et son message demeure d’une brûlante actualité.

Sputnik: Aujourd’hui, la notion de souveraineté est de plus en plus présente dans les discours aux quatre coins du monde. Selon vous l’année 2018 sera-t-elle l’année où la souveraineté continuera à remporter des victoires face au néocolonialisme?

Bruno Guigue: Le combat de la souveraineté contre l’impérialisme est un combat multiséculaire. C’est le combat des peuples contre ceux qui veulent les dominer, les exploiter, voire les anéantir. Il a connu trois périodes. La première est marquée par les conquêtes coloniales. Elles ont suscité des résistances farouches, comme celle de l’émir Abd-El-Kader en Algérie. La seconde période est celle de la décolonisation de l’Asie et de l’Afrique, dont la conférence de Bandoeng (1955) est le symbole. Enfin, nous sommes entrés dans la troisième période depuis les indépendances. Il s’agit d’une lutte sur plusieurs fronts.

Pour les pays du sud, c’est le contrôle de l’accès aux ressources naturelles et aux technologies modernes qui est prioritaire. Mais pour y parvenir, il leur faudra desserrer la double étreinte des marchés mondiaux et des institutions financières internationales. Pour maîtriser leur développement, ces États devront d’abord restaurer leur souveraineté, préalable de toute politique progressiste. Contre un économisme dogmatique, il faut réaffirmer la primauté du politique. L’abandon aux mécanismes aveugles de la mondialisation libérale a fait son temps. La poigne d’un État souverain vaudra toujours mieux, pour le développement, que la main invisible du marché.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201712201034413515-chine-russie-annee-2017-bilan/

Mikhail Gamandiy-Egorov

Corée du Nord: pourquoi le bluff des USA ne prend pas

Corée du Nord

Bien que le risque d’un conflit d’envergure sur la péninsule coréenne soit toujours présent, un tel scénario demeure peu probable face aux réalités du terrain. Pyongyang, tout en jouant la carte de la confrontation, semble avoir emporté ce que beaucoup d’autres pays n’auront pas réussi à obtenir: sécuriser sa souveraineté.

Bien que les médias mainstream n’ont cessé de présenter le régime nord-coréen, et notamment son leader Kim Jong-un, comme étant totalement «fou», la réalité montre au contraire qu’il s’est livré à des calculs tout à fait rationnels. En effet, les nombreux essais nucléaires nord-coréens avaient un objectif simple: éloigner tout danger d’intervention contre le pays du Juche.

Les menaces d’intervention armée étasuniennes visant Pyongyang ont beau avoir été à la Une de l’actualité des derniers mois, non seulement la Corée du Nord aura confirmé son statut de puissance nucléaire en faisant la sourde oreille à ces menaces, mais elle semble également avoir écarté le risque d’une attaque à son encontre.

Finalement, l’approche russo-chinoise pour résoudre la crise de la péninsule coréenne confirme une fois de plus toute sa pertinence. En effet, dès que la rhétorique hostile et agressive de part et d’autre s’est enclenchée, Moscou et Pékin ont appelé à la retenue et à un dialogue honnête, sans ultimatums ni menaces de guerre. Tout en condamnant les tests nucléaires nord-coréens, la Russie comme la Chine n’ont pas manqué de rappeler à l’ordre Washington et ses alliés, qui attisaient ces tensions depuis longtemps par d’évidentes provocations en direction de Pyongyang.

Depuis lors, la tension semble avoir un peu diminué: en effet, la Corée du Nord n’a procédé à aucun lancement de missile ou test nucléaire depuis plus de deux mois et demi.. De plus, Song Young-gil, conseiller du président sud-coréen, a déclaré que Séoul était prête à relancer le dialogue avec son voisin du nord si ce dernier continuait à s’abstenir d’essais balistiques et nucléaires, ce à quoi appelaient incessamment Moscou et Pékin.

La Russie n’a d’ailleurs pas manqué de rappeler, via son vice-ministre russe des Affaires étrangères, Igor Morgoulov, qu’en tenant compte de la retenue dont faisait actuellement preuve la Corée du Nord, désormais «le principal problème réside dans les exercices américano-sud-coréens», clairement provocateurs envers la Corée du Nord. Connaissant la mentalité des dirigeants nord-coréens, il est probable que si les États-Unis poursuivaient ses actions provocatrices, Pyongyang reprendrait les siennes, sans que Washington ne puisse faire quoi que ce soit.

Car soyons honnêtes: malgré tout le show sur la puissance étasunienne orchestré par l’establishment US et les déclarations sur une éventuelle destruction de la Corée du Nord, le fait est que Washington comprend parfaitement qu’il ne peut pas faire grand-chose face à Pyongyang, si ce n’est que de continuer ses menaces verbales et de montrer ses muscles en organisant des manœuvres militaires près de la péninsule coréenne. Et ce, à la grande différence de ce qu’ils ont pu faire en divers endroits du monde.

Et ce n’est pas l’envie de protéger les civils et les militaires sud-coréens ou japonais —ce dont Washington se moque éperdument- qui l’empêche de franchir la ligne rouge, mais la perspective d’une mort brutale pour des milliers de militaires et plus généralement de citoyens américains résidant dans ces pays. Cela sans même évoquer la perspective que des missiles nord-coréens puissent éventuellement atteindre la côte ouest étasunienne ou frapper des colonies régionales des États unis, telles que l’île de Guam. Une gifle dont les États-Unis ne pourraient certainement se relever, eux qui sont tellement habitués à être épargnés par les conflits armés qu’ils initient aux quatre coins du monde.

En septembre dernier, Sergei Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, avait déclaré la chose suivante: «Les États-Unis n’oseront pas frapper la Corée du Nord, parce qu’ils savent que Pyongyang possède la bombe nucléaire». Et que là était toute la différence avec d’autres situations, notamment celle d’Irak: «Les Américains ont frappé l’Irak uniquement parce qu’ils avaient une information à 100% fiable indiquant qu’il ne restait plus là-bas aucune arme de destruction massive». On connaît tous le résultat de cette intervention en terre irakienne: des millions de victimes, très majoritairement civiles, et un chaos qui s’est traduit par une montée en flèche de l’extrémisme dans toute la région —aujourd’hui heureusement en perte de vitesse grâce notamment aux actions de la Russie.

Tout cela pour dire que, sans aucunement cautionner la nucléarisation de la Corée du Nord, et encore moins ses tests nucléaires, cette dernière aura démontré une réalité simple: pour être l’abri d’une intervention «humanitaire» occidentale avec toutes les conséquences désastreuses qui en découlent et pouvoir défendre sa souveraineté, il faut soit avoir des alliés de poids, soit posséder des instruments de dissuasion. Pyongyang a choisi cette dernière option. On peut penser ce que l’on veut du gouvernement nord-coréen et de sa politique, mais c’est bien le chaos organisé par les élites occidentales —étasuniennes en tête- qui ont amené plusieurs pays à revoir leur approche et surtout ne plus céder au chantage occidental.

P.S. Aux dernières nouvelles, Pyongyang a procédé à un tir de missile balistique en réponse aux nouvelles provocations américaines: la retenue a ses limites. Washington, sachant parfaitement qu’il ne peut se permettre d’attaquer la Corée du Nord, souhaite vraisemblablement empêcher à tout prix l’éventualité d’un dialogue intra-coréen grâce à la médiation russo-chinoise. Un dialogue dans lequel la présence même des USA dans cette région sera de moins en moins justifiée et «nécessaire».

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201711291034089962-coree-du-nord-usa/

Mikhail Gamandiy-Egorov

Daech anéanti par l’armée syrienne et ses alliés. À qui le tour?

La ville d'Abou Kamal

Fin septembre 2015, la Russie intervient dans la lutte antiterroriste en Syrie à la demande du gouvernement légitime de ce pays, sous le feu des critiques occidentales. Alors que l’opération touche à sa fin, ses résultats parlent d’eux-mêmes.

C’est fait. La Syrie et ses alliés ont vaincu Daech et ses soutiens. La ville d’Abou Kamal, ville syrienne frontalière avec l’Irak, dans la province de Deir ez-Zor, a été reprise par les forces gouvernementales syriennes, avec le soutien de ses alliés.

Au-delà d’une grande victoire stratégique et de l’anéantissement de Daech en tant que «califat» qui s’était imposé en terre syrienne, rappelons plusieurs points importants:

Premièrement, le gouvernement syrien sort bel et bien vainqueur de cette terrible guerre, qui a été imposée à la Syrie par une large coalition, qui souhaitait réaliser des projets malsains aussi bien pour ce pays millénaire, que pour une région déjà tellement martyrisée. La secte rétrograde de Daech est vaincue. La population se trouvant en territoire sous contrôle gouvernemental dépasse les 90%.

S’ajoute à cela le retour de plus en plus visible des réfugiés syriens qui ont fui leur pays à cause du terrorisme et non pas «à cause d’Assad», comme le prétendaient les grands titres de la presse mainstream ces dernières années. Plus d’un demi-million de personnes sont déjà rentrées chez elle, a confirmé l’ONU.

Deuxièmement, le monde entier a été témoin des paroles et des actes des protagonistes de cette tragédie. Étant Russe, appartenant à la dernière génération née en URSS, ayant grandi à l’étranger et entendu tellement de fois que mon pays n’allait jamais se relever, je ne cache pas le malin plaisir de voir les russophobes de service se faire tout petits. Car il n’y a en effet pas grand-chose à dire: en deux années d’intervention en Syrie, dans un cadre strictement légal et respectueux de la souveraineté syrienne, la Russie a fait ce qu’une large «coalition» de pays, États-Unis à leur tête, n’ont pas fait en plus de trois ans, même en petite partie.

Deux questions en ressortent logiquement. Les USA et leurs alliés ne seraient-ils donc pas si forts et invincibles —comme le prétendaient leurs médias depuis la fin de l’URSS- que cela? Ou est-il simplement devenu flagrant que lesdites forces sont prêtes à utiliser des extrémistes de la pire espèce, massacrant des milliers d’êtres humains, dans le seul but d’arriver à réaliser leurs objectifs géopolitiques, en tentant d’éliminer une nation assumant pleinement sa souveraineté et refusant l’asservissement, d’où leur manque évident de volonté de combattre le terrorisme? Personnellement, j’opte pour les deux réponses. À chacun de tirer ses propres conclusions.

Une chose est néanmoins certaine: le monde entier a été témoin de l’efficacité des armes russes, ainsi que de la détermination de Moscou à briser la colonne vertébrale du terrorisme international, selon les termes employés par l’ex-chef des Forces aérospatiales de Russie Viktor Bondarev, désormais sénateur.

De plus, l’intervention russe a donné aux yeux de tous la vraie signification du terme «allié». Être un allié n’a absolument rien à voir avec les «valeurs» néocoloniales de certains, en vue d’imposer leur volonté sous le noble prétexte «d’intervention humanitaire». À bon entendeur… La conséquence à moyen terme de cette démonstration est que le nombre de pays de la région —et même bien au-delà- désireux de bâtir des relations fortes avec la Russie ne fera qu’augmenter.

Et si certains ont besoin de cours particuliers sur la façon d’anéantir une secte rétrograde et terroriste, armée jusqu’aux dents et ayant occupé plus de 70% du territoire d’un pays, ils peuvent s’adresser à la Syrie et ses alliés.

Et maintenant, à qui donc le tour? En Syrie, ce sont les derniers éléments d’Al-Qaida, eux aussi largement épargnés par la coalition occidentale, qui sont désormais dans le collimateur.

Car le néocolonialisme occidental, qui a vu l’un de ses bras armés en Syrie amputé, continue d’exister. Et c’est pourquoi la confrontation est loin d’être finie.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201711101033821581-daech-syrie/

Mikhail Gamandiy-Egorov

La carte kurde ne fonctionnera pas

Drapeau des YPG à Raqqa. Archive photo

L’intervention antiterroriste russe en Syrie a anéanti les plans de nombreux lobbies opposés au gouvernement syrien. À tel point qu’aujourd’hui les dites «élites» ne se font plus d’illusions quant à la chute voulue d’Assad. Restent les USA, qui tentent de jouer leur dernière carte avec leurs mercenaires kurdes…

Avant le 30 septembre 2015, date à laquelle la Russie débute son opération antiterroriste en terre syrienne à la demande officielle du gouvernement de ce pays, les représentants des élites politico-médiatiques occidentales donnaient quelques semaines, tout au plus quelques mois avant que la chute du Président Assad, qu’ils espéraient tellement, ne devienne réalité. Et ce malgré la persévérance des soldats de l’armée syrienne, qui résistaient courageusement aux assauts des terroristes de plusieurs dizaines de pays, armés de façon la plus sophistiquée qui soit (pour des pseudos «rebelles») et financés généreusement par une large coalition de pays: occidentaux et du Golfe.

Aujourd’hui, tout est différent. Très différent. Assad a tenu mais c’est loin d’être tout: l’armée nationale contrôle désormais non seulement la Syrie dite «utile» (les cinq plus grandes villes du pays et la zone côtière), mais étend son contrôle jusqu’à l’est désertique, en passe d’éliminer une bonne fois pour toute les derniers éléments de la secte de Daech présents en terre syrienne, avec le soutien de ses alliés. Tout va pour le mieux donc en ce sens même s’il a fallu faire des sacrifices certains pour anéantir cette présence terroriste, se comptant par dizaines de milliers.

La suite? Reconstruction prévue du pays, avec le soutien là aussi des pays-alliés, et retour progressif à une vie pacifique avec la contribution indéniable des pourparlers d’Astana. Le souci principal est que les États-Unis souhaitent faire retarder à tout prix ce processus, sachant que leur projet de départ est tout simplement tombé à l’eau. Le gouvernement syrien est au meilleur, Daech va perdre, Al-Qaïda aussi. Les autres éléments extrémistes d’obédience salafiste ont eux aussi été éliminés, soit ont décidé de déposer les armes et bénéficié de l’amnistie offerte par les autorités du pays. Enfin, les éléments armés sous influence turque se sont joints au processus de paix dans le cadre d’Astana. La tentative américaine d’occuper, avec ses mercenaires islamistes, de larges zones au sud de la Syrie à partir de la Jordanie est elle aussi tombée à l’eau. La Jordanie se voit même dialoguer désormais de plus en plus avec Damas et les relations commerciales reprennent peu à peu entre les deux pays.

Que reste-t-il donc à l’establishment américain? À l’instar de l’Irak: la carte kurde. Les pseudos Forces démocratiques syriennes (FDS), composés majoritairement de combattants kurdes, contrôlent une partie du nord syrien et tentent de se tailler une part du «gâteau» dans la province de Deir ez-Zor, pourtant peuplée très majoritairement d’habitants arabes. Si jusqu’ici les affrontements entre l’armée gouvernementale syrienne et les FDS étaient assez sporadiques, la priorité de Damas étant l’anéantissement de Daech, ce dernier a déjà fait savoir qu’en cas de nécessité l’armée nationale n’hésiterait pas à affronter les troupes kurdes pro-US.

Le problème kurde est complexe. Peuple ancien, reparti entre des territoires de plusieurs pays, et surtout désuni, d’où la manipulation dont il continue d’être lui-même la victime. Et vraisemblablement cette dernière carte kurde dont tente de profiter Washington sera elle aussi perdante.

Pourquoi? Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il suffit d’observer les événements récents en Irak voisin lorsque les troupes de Bagdad avec le soutien de hauts conseillers iraniens, ont tout simplement forcé les Peshmergas kurdes à se retirer (et très rapidement) de la province de Kirkouk, riche région pétrolière irakienne. Il ne fait aucun doute que la région syrienne de Deir ez-Zor, à large prédominance arabe, connaîtra (si nécessaire) le même scénario, étant donné la détermination du gouvernement syrien et de ses alliés.

Que pourraient faire alors les USA? Eh bien pas grand-chose. Si on analyse les événements dans le sud syrien, à la frontière avec la Jordanie, on se rappellera bien que les forces US, qui se trouvent pour rappel illégalement en terre syrienne car non invitées, ont tenté à un certain moment de stopper par les armes l’avancée des troupes pro-gouvernementales. En vain. Résultat: les mercenaires islamistes pro-américains se sont faits encerclés par les forces de Damas dans ladite zone sans pratiquement aucune possibilité de mouvement. Et que d’autre part, les États-Unis seront forcés, à un moment ou à un autre, de quitter le territoire syrien, Daech étant pratiquement éliminé (la raison avancée par Washington de sa présence) et la diplomatie russe étant déterminée à obtenir ce départ.

Dernier point tout aussi important: la solidarité observée de la part de plusieurs pays de la région face à ce problème. En effet, non seulement Damas, Bagdad et Téhéran sont unis face à ce projet «kurde» de Washington et Tel Aviv, mais Ankara aussi affiche tous les instruments nécessaires en vue d’anéantir toute tentative en ce sens: aussi bien par la voie militaire que via les leviers économiques qui ne manquent pas.

Solution? Les Kurdes de Syrie, comme d’Irak, doivent s’asseoir rapidement à la table des négociations avec Damas et Bagdad, et trouver le consensus qui arrangerait tout le monde. La Russie est d’ailleurs prête à y contribuer. Au vu des déclarations récentes de plusieurs responsables kurdes (syriens comme irakiens), cette option commence à être de plus en plus privilégiée. Quant aux éléments armés les plus radicaux, pensant que Washington les soutiendra jusqu’au bout, ils devraient se préparer au combat duquel ils sortiront perdants, ou à faire leurs valises.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201710231033574242-syrie-carte-kurde-assad-russie-usa/

Mikhail Gamandiy-Egorov

La Turquie bascule à l’Est, l’Ouest s’alarme

La Turquie bascule à l’Est, l’Ouest s’alarme

Jamais les tensions n’ont été aussi vives entre la Turquie et ses alliés de l’Otan. Tant l’Europe que les États-Unis s’inquiètent du tournant qu’opère Ankara en direction de la Russie. Une stratégie qui renforce le camp de la multipolarité et qui déplace les équilibres géostratégiques vers l’Est, ce que l’Ouest ne peut tolérer.

Les tensions entre alliés de l’Otan semblent passer au stade supérieur. En effet, après la vive opposition entre Ankara et plusieurs capitales de l’UE, le ton se dégrade aussi entre la Turquie et Washington, au point que certains politiciens et experts étasuniens appellent ouvertement à sanctionner la République turque.

En effet, si les derniers mois ont été caractérisés par une rhétorique ouvertement hostile entre Ankara et Bruxelles, Washington avait préféré garder un ton plus ou moins «neutre», qui n’est plus de mise. L’hostilité de Washington envers son «allié» turc est patente et comme par hasard la Russie y est encore pour quelque chose, mais pas seulement.

À lire et entendre les représentants de l’élite politico-médiatique occidentale, la Turquie s’engagerait dans une très «mauvaise voie». «Autoritarisme, islamisme, trahison des valeurs otaniennes, cap à l’Est», etc. telles sont les nombreuses accusations qui fusent depuis quelque temps à l’encontre de la Turquie. Essayons d’y voir plus clair.

Il est exact que les idées du néo-ottomanisme sont de plus en plus populaires depuis que le parti de Recep Tayyip Erdogan, l’AKP, est arrivé au pouvoir en Turquie. La religion joue également un rôle plus important pour une partie de la société turque, bien que la Turquie reste officiellement un État laïc. Une partie du leadership turc s’était à un moment radicalisé, au point de vouloir transformer ses rêves en actes. Cela s’est notamment traduit par une action fortement néfaste dans les premières années de conflit en Syrie et une détérioration évidente des relations stratégiques turco-russes, surtout au moment de la crise entre les deux pays en novembre-décembre 2015, gelant par la même occasion ces relations pour près de six mois.

Mais ces actions étaient alors vivement saluées par les alliés otaniens de la Turquie, à partir du moment où cela pouvait servir à faire tomber le président Bachar al-Assad en Syrie (un échec) ou à frapper les intérêts russes. Objectivement, à partir de quand les relations Turquie/Occident ont-elles commencé à se détériorer? Réponse: précisément à partir du début de la normalisation des relations turco-russes, lorsque le président Erdogan s’est décidé à présenter des excuses officielles à la Russie pour l’avion abattu dans le ciel syrien fin novembre 2015. Pour les élites occidentales, il est alors devenu clair que cette normalisation allait complètement à l’encontre de leurs intérêts et de leur politique du chaos, aussi bien en Syrie qu’ailleurs dans la région.

Que se passe-t-il par la suite? La tentative de coup d’État en Turquie. Le timing est important: Ankara présente ses excuses à Moscou fin juin 2016, la tentative de putsch est déclenchée les 15 et 16 juillet 2016. Vraisemblablement, les élites occidentales et leurs agents sur place ont préféré ne pas perdre de temps et reprendre rapidement l’initiative. Le souci pour leurs projets, c’est que les citoyens turcs dans leur majorité ne se sont pas laissés faire. Partisans d’Erdogan ou non, ils sont descendus en masse dans les rues de plusieurs villes en vue de défendre la démocratie et la souveraineté de leur pays. La suite est connue: une nette détérioration des relations avec l’Occident, le retour au partenariat stratégique avec la Russie et plus généralement avec le grand espace eurasiatique, dont la Turquie fait partie intégrante.

Bien sûr, les très importants intérêts économico-commerciaux qui lient la Turquie à la Russie ne sont pas étrangers au désir de reprendre ledit partenariat stratégique, mais ce n’est pas tout. Le soutien officiel accordé par Moscou à la Turquie au moment de la tentative de putsch a montré définitivement aux dirigeants et à beaucoup de citoyens turcs sur qui ils pouvaient compter dans les moments difficiles, et qui n’était pas fiable, même si ces derniers sont encore considérés comme des «alliés» officiels.

Cette séquence a eu plusieurs conséquences directes, à commencer par une nette diminution de la rhétorique anti-Assad du côté du gouvernement turc et une participation active aux côtés de la Russie et de l’Iran au processus d’Astana. Celui-ci a permis, depuis fin décembre, de lancer les premières bases d’une solution pacifique dans la crise syrienne et d’intensifier la lutte contre le terrorisme, qui est actuellement en phase finale. Nous avons même assisté à des frappes conjointes russo-turques contre Daech dans le nord syrien, une première dans les relations entre la Russie et un pays membre de l’Otan.

Cerise sur le gâteau, Ankara a confirmé l’achat du système antimissile russe S-400, provoquant la colère aussi bien de Washington que de Bruxelles, qui depuis ne cessent d’exiger des comptes sur les motivations de la Turquie, notamment sur son avenir au sein de l’alliance nord-atlantique.

Ajoutez à cela les projets à grande valeur ajoutée que sont le gazoduc Turkish Stream et la centrale nucléaire d’Akkuyu ou les innombrables rencontres Poutine/Erdogan depuis la confirmation de la normalisation et vous comprendrez l’inquiétude des élites occidentales, alors que la Russie déjà a forgé une alliance stratégique avec la Chine, un autre concurrent affirmé des partisans de l’unipolarité.

Tout récemment, l’ex-chancelier allemand Gerhard Schröder a estimé qu’il était «vital pour l’UE d’empêcher la Russie et la Turquie de se détourner de l’Europe au profit de l’Asie», et notamment en direction de la Chine. Bien que Schröder soit certainement l’une des rares voix sages de l’Europe bruxelloise, il semble que son conseil arrive bien tard. Les trois pays ont leur avenir dans l’espace eurasiatique, dans lequel l’UE n’a aucune place tant qu’elle n’aura pas retrouvé une souveraineté digne de ce nom.

Pour le reste, les relations Chine-Russie ou Russie-Turquie correspondent parfaitement aux intérêts nationaux de chacune de ces nations, et les tensions géopolitiques avec l’Occident n’ont fait que leur donner qu’un coup de pouce supplémentaire. Concernant l’avenir de la Turquie, la Russie, comme d’ailleurs la Chine, considère que c’est uniquement aux citoyens turcs de décider de leur avenir et c’est là toute la différence avec l’Occident politico-médiatique. C’est pourquoi les Turcs, à l’instar de beaucoup d’autres peuples du monde, continueront à regarder de moins en moins à l’Ouest et à opter pour le Nord-Est.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201710191033527137-turquie-otan/

Mikhail Gamandiy-Egorov