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De nouvelles révolutions de couleur en Afrique et ailleurs à l’horizon. Entretien avec Luc Michel (Partie 2)

De nouvelles révolutions de couleur en Afrique et ailleurs à l’horizon

LVdlR : Vous avez affirmé aussi dans l’une de vos interventions que « l’ombre de la marionnette française cache la réalité du marionnettiste étasunien ». Expliquez-nous.

Luc Michel : Je suis aussi, comme vous le savez, au terme d‘un parcours commencé en Jamahiriya libyenne il y a 20 ans, devenu un leader panafricaniste écouté. Mon jugement n’est donc pas ici celui d’un observateur externe. Beaucoup de panafricanistes ont une vision du passé, un logiciel bloqué il y a 10, 20 ou 50 ans. La haine justifiée de la Françafrique leur occulte la réalité de la recolonisation de l’Afrique par les USA. Le retour de la France dans l’OTAN organisé par Sarkozy en 2007, la création de l’Africom, le commandement unifié de l’US Army pour l’Afrique par Bush en 2007-2008, sont les marques de naissance d’une nouvelle donne géopolitique en Afrique. Lors du « sommet USA-African Leaders » de Washington début août 2014, Obama a annoncé une vague de changements de régime sur le continent. Les cibles principales annoncées sont toutes, à part Mugabe et Kagame, des présidents des pays de l’ex « pré carré français » : Obiang Nguema Mbasogo, Kabila, Biya, Idriss Déby Itno … Le Gabon est la première tentative d’imposer ce changement de régime par les méthodes habituelles des USA : révolution de couleur ou soi-disant « printemps arabe ». Et le livre de Péan est le détonateur, volontaire ou involontaire il est encore trop tôt pour le dire, d’une opération de déstabilisation politique

LVdlR : On a suivi les événements du Burkina-Faso. Après les cris de joie qui ont suivi la chute du dictateur Blaise Compaoré, marionnette néocoloniale, responsable par ailleurs de l’assassinat de l’un des plus grands leaders du pays et d’Afrique, Thomas Sankara, le père de la révolution burkinabè. Responsable aussi de déstabilisation et d’organisation de rébellion en Côte d’Ivoire voisine. Pourtant aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer les tentatives de voler cette révolution. Un commentaire là-dessus ?

Luc Michel : Dans les prémisses de la révolution burkinabè on retrouve incontestablement les réseaux Soros, notamment l’ICG (au conseil duquel le financier siège).

Dès les premières heures de la Révolution Burkinabé, j’avais exprimé sur les plateaux d’AFRIQUE MEDIA TV mes inquiétudes sur la récupération du soulèvement par les hommes des Occidentaux, l’armée en tête. J’affirmais que ce seraient les agendas de Washington et Paris – qui ne sont pas identiques – qui domineraient in fine. La suite des événements a confirmé mes craintes. La transition civile, imposée par Washington sous peine de sanctions, et contre le plan français initial (intervention des troupes françaises), à peine entamée au Burkina Faso, le lieutenant-colonel Isaac Zida, qui avait pris le pouvoir fin octobre à la chute de Blaise Compaoré, a été nommé Premier ministre, signe que l’armée va conserver toute son influence dans le jeu politique.

Le colonel Zida, devenu général, est surtout l’homme des Occidentaux, aussi bien de Paris que de Washington : « Dans les heures qui avaient suivi la chute de Compaoré, les hauts gradés de l’armée avaient préféré Zida au chef d’état-major des armées, le général Nabéré Honoré Traoré, qui s’était déclaré mais que beaucoup considéraient comme trop proche de l’ancien président. Le lieutenant-colonel est, lui, connu pour être un proche du général Gilbert Diendéré, le chef d’état-major particulier de l’ex-chef de l’Etat. Zida a exercé entre 2008 et 2009 comme Casque bleu au sein de la Mission onusienne en République démocratique du Congo ». Durant la crise ivoirienne (2002-2011), il fut un officier de liaison dans le cadre de la médiation menée par Blaise Compaoré. Et plus grave encore, il a suivi en 2012 une formation antiterroriste en Floride (Etats-Unis), c’est-à-dire sous le contrôle des grandes agences US, dont la CIA, à la tristement célèbre « Ecole des USA », la fabrique des tortionnaires made in USA.

LVdlR : Autre cas intéressant, le Cameroun. Paul Biya qui était longtemps considéré, à tort ou à raison, comme étant l’un des favoris du système néocolonial français, s’éloigne aujourd’hui de plus en plus de ce système. On le voit notamment avec la Chine qui est devenue le partenaire privilégié du Cameroun et le rapprochement récent avec la Russie. Parallèlement, on assiste à des tentatives de déstabilisation de plus en plus visibles et évidentes contre ce pays, notamment via ladite organisation terroriste islamiste « Boko Haram ». Le Cameroun doit-il s’attendre selon vous à une déstabilisation agressive dans un avenir plus ou moins proche bien que et il faut le noter beaucoup de Camerounais comprennent aujourd’hui la réalité de la déstabilisation extérieure qui vise leur pays, y compris au sein de l’opposition au gouvernement ?

Luc Michel : Une première remarque. Le Cameroun a vu aussi l’intervention des réseaux Soros et de son ICG, qui a publié un rapport sur le Cameroun.

Le mode politique et la presse camerounaise ont pris aujourd’hui conscience de ce qui est une politique néocoloniale agressive des USA au Cameroun et ailleurs. Par exemple, Orientations Hebdo expliquait en octobre dernier qu’ « Obama somme Biya de quitter le pouvoir en 2015 s’il ne veut pas connaître une fin tragique par assassinat comme Kadhafi ou la CPI comme Gbagbo ». Pourtant du point de vue légal, les prochaines échéances électorales pour la présidentielle au Cameroun sont prévues seulement en 2018. Ce qui revient à dire que Barack Obama demande à Paul Biya de laisser son siège à quelqu’un de son choix. « Alors dans ce cas Obama prône t-il la démocratie ou la dictature ? » interrogeait l’hebdo camerounais…

Cette semaine encore c’est un média d’influence occidentale, l’hebdo parisien Jeune Afrique qui lance une grande offensive contre le régime de Paul Biya…

LVdlR : Et en République démocratique du Congo, Kabila est aussi ciblé ?

Luc Michel : Le président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila, qui a été un des tous premiers ciblés par Washington et tancé par John Kerry lors du sommet de Washington début août dernier, a déclaré il y a dix jours à Kinshasa qu’il n’acceptait pas les « injonctions » de l’étranger relatives à la tenue des prochaines élections dans son pays. « De nos partenaires, et pourvu que cela soit fait dans le respect de notre souveraineté, nous sommes toujours prêts à recevoir des avis, conseils et suggestions, mais jamais des injonctions », a déclaré M. Kabila dans un discours devant les deux chambres du Parlement réunies en Congrès.

C’est un NON définitif à Obama. Et cela laisse augurer d’une future tentative de « révolution de couleur » à l’africaine contre le régime Kabila. Depuis la Conférence Afrique de la NED, les 5-6 août dernier, un appareil de presse anti-Kabila s’organise en tout cas très rapidement.

LVdlR : Le Burundi est aussi dans le collimateur de Washington ?

Luc Michel : John Kerry s’est entretenu dès l’ouverture du Sommet de Washington avec le président burundais Pierre Nkurunziza devant qui il a plaidé pour le « respect de la loi, de l’appareil judiciaire, de l’armée et d’institutions qui protègent les citoyens ». Le chef de l’Etat burundais lui a répondu, en français, que son pays était en « post-conflit » et qu’il « savourait aujourd’hui les dividendes de la paix ».

Depuis de nombreux mois, les capitales occidentales et des organisations occidentales des droits de l’homme, toujours les mêmes, « s’inquiètent d’une montée des tensions sur fond de violence politique et d’entraves aux libertés au Burundi », à l’approche du scrutin de 2015 dans ce pays des Grands Lacs sorti en 2006 de 13 ans de guerre civile.

LVdlR : Pour en terminer avec l’Afrique, ce Sommet de Washington en août dernier, qui revient sans cesse, a donc été un véritable piège pour les dirigeants africains ?

Luc Michel : Indubitablement ! Au premier jour des discussions, le vice-président Joe Biden a d’abord appelé les leaders africains à lutter contre « le cancer de la corruption » tandis que le secrétaire d’Etat américain John Kerry insistait sur la nécessité d’ « une société civile forte, le respect pour la démocratie, l’Etat de droit et les droits de l’homme ». Un thème cher à Soros avec son Open Society. Au fur et à mesure que la grand-messe du sommet battait son plein à Washington, de plus en plus la cible américaine apparaissait en pleine lumière : implication US en Afrique, contre la Chine mais aussi l’UE, et surtout les changements de régime.

Le 5 août, Kabila rencontrait John Kerry. Et le président de la RDC a du se faire sonner les cloches sans aucun doute. La RDC est, avec le Rwanda, le centre de la nouvelle implication des USA dans la région des Grands Lacs. Et Washington ne veut pas d’un troisième mandat de Kabila et le fait savoir inlassablement. Le 5 août, Obama, lui, dans une journée pourtant consacrée à l’économie, a réussi à insister lourdement sur les changements de régime. Obama a insisté sur « la responsabilité des dirigeants africains dans la mise en place d’un environnement politique propice au développement économique ».

La grande messe américaine sur l’Afrique s’est terminée le 6 août.

Les chefs d’Etat africains, mêlés à une multitude d’intervenants américains et africains, ONG, intellectuels, militants pro-américains, tous qualifiés indistinctement de « leaders africains », ont assisté aux trois sessions du Sommet proprement dit : « investir dans l’avenir de l’Afrique », « paix et stabilité régionale » et « bonne gouvernance ». Un grand show de communication de l’administration Obama. Certains diront de propagande.

LVdlR : Passons maintenant sur deux autres continents, en Asie et en Amérique du Sud. La récente tentative d’une révolution de couleur à Hong-Kong et les maintes tentatives de renversement de gouvernements légitimes en Amérique latine, notamment au Venezuela, nous annoncent-elles dans un avenir proche des déstabilisations au niveau global contre tous ceux qui refusent le diktat étasunien ? Et après le putsch anticonstitutionnel en Ukraine, et donc aux frontières russes, doit-on s’attendre à une tentative de scénario semblable chez notre allié chinois ?

Luc Michel : C’est déjà fait avec la « révolution des parapluies » à Hong-Kong ! C’est la version chinoise des « révolutions de couleur » qui a démarré avec « Occupy Honk-Kong » et la soi-disant « révolution des parapluies ». Une déstabilisation qui vise Pékin et fait la Une de l’actualité depuis septembre dernier. On en est très conscient en Chine. J’ai aussi consacré une émission duGrand Jeu à Hong-Kong. J’y ai diffusé un document qui fait le buzz sur les réseaux sociaux : « THE FALSE FLAG », les « révolutions de couleur » décryptées par une TV chinoise. Car en Chine comme en Russie, on a appris à identifier la subversion made in USA.

Quant au Venezuela, tentatives de révolutions de couleur sur tentatives s’enchaînent depuis plus de dix ans. Après Hugo Chavez, que l’oppositionmade in USA appelait « la bête », c’est Nicolás Maduro qui est visé. OTPOR a une section au Venezuela, la JAVU…

LVdlR : Les adversaires des USA sont souvent taxés de « complotisme ». Vous êtes connu pour être un adversaire des théories du complot. Mais confirmez-vous que ce sont les mêmes réseaux, les mêmes financiers, que l’on retrouve derrière toutes ces vagues de changements de régime depuis le début du siècle ?

Luc Michel : Ces changements de régime, orchestrés par des spécialistes de la subversion au bénéfice des USA, sont nés dans la Yougoslavie du président Milosevic en 2000. Depuis elles ont essaimé dans toutes l’Europe de l’Est, notamment en Géorgie et en Ukraine. Elles ont échoué au Belarus contre Loukachenko et en Russie contre Poutine. Elles ont aussi gagné l’Amérique latine contre Chavez et puis Maduro. Et elles ont connu une version moyen-orientale avec le soi-disant « printemps arabe ». Sans oublier les divers « Occupy » aux USA (Occupy Wall Street) et en Union Européenne (Occupy Madrid, Occupy Brussels), organisés par le sinistre Soros, l’un des financiers de ces « révolutions » avec son « Open Society », pour des raisons liées à des confrontations internes au sein des oligarchies financières internationales. Il y a bien incontestablement un « deus ex machina » américain derrière tous ces changements de régime.

LVdlR : Pour finir, quelles sont selon vous les solutions afin de contrer toutes ces déstabilisations macabres, aussi bien au niveau de l’Afrique que du reste du monde ? Quelles actions devraient entreprendre les panafricanistes pour pouvoir enfin libérer leur continent si longtemps martyrisé ?

Luc Michel : Il faut tout d’abord un travail d’information. Car le succès des révolutions de couleur repose sur l’ignorance par les masses des manipulations dont elles sont victimes. Comme le démontre la récupération de la révolution burkinabè. Il faut cibler, identifier, dévoiler les réseaux, les organisations et les hommes de la 5e colonne US en Afrique. C’est la première étape.

La seconde étape c’est un travail de lobbying pour faire adopter des législations interdisant le financement des campagnes de déstabilisation US par l’argent sale américain. Et l’obligation d’un statut public d’ « agent de l’étranger » pour la 5ecolonne US en Afrique. Il faut que l’Afrique s’inspire de ce qui s’est déjà fait en Russie, au Belarus et ailleurs pour contrer les révolutions de couleur et leurs agents.

LVdlR : Ne pensez-vous pas que la Russie, la Chine, les autres nations BRICS et nos alliés en général devraient en réponse aux déstabilisations qui nous visent, soutenir les mouvements de contestation dans les pays dont les gouvernements veulent nous forcer à retourner à l’ère unipolaire ? Je pense notamment à la mobilisation actuelle contre les crimes racistes aux USA. Ou bien notre approche serait trop différente de celle de nos ennemis ?

Luc Michel : Vous prêchez un convaincu. Nous ne sommes pas différents. Simplement l’ennemi est organisé, expérimenté, financé. Mais les capitales des BRICS, Russie en tête, subissent depuis 15 ans. C’est partout la défensive alors que la meilleure défense c’est l’attaque. En particulier il faudrait un véritable programme de soutien à l’opposition véritable et aux médias alternatifs dans les métropoles occidentales, à commencer par les pays de l’UE. L’ennemi américain, car il faut désigner l’ennemi sans hésitations, n’est fort que de notre manque de moyens. C’est l’un des soucis permanents depuis 30 ans de mon organisation transnationale.

LVdlR : Merci pour vos commentaires !

Luc Michel : Je vous remercie de m’avoir permis de m’exprimer sur ce sujet capital, qui nous concerne tous. Vous savez que mon action s’exerce en Eurasie et en Afrique. Mon point de vue est celui d’un acteur engagé sur tous les fronts. Je pense qu’un Front uni quadricontinental reste la solution efficace contre cette volonté US de domination mondiale, dont les révolutions de couleur ne sont qu’un des instruments.

Pour en savoir plus : http://vimeo.com/102962474

http://french.ruvr.ru/2014_12_24/De-nouvelles-revolutions-de-couleur-en-Afrique-et-ailleurs-a-l-horizon-8005/

Mikhail Gamandiy-Egorov

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De nouvelles révolutions de couleur en Afrique et ailleurs à l’horizon. Entretien avec Luc Michel. Partie 1

De nouvelles révolutions de couleur en Afrique et ailleurs à l’horizon

On observe ces temps-ci des tentatives de changement de régimes sur le continent africain. A première vue, beaucoup le voient d’un œil positif. Des changements tant attendus dans des pays sous contrôle de régimes aux mains de marionnettes corrompues, eux-mêmes sous contrôle des intérêts néocolonialistes. Le système néocolonial de la Françafrique représente un exemple flagrant lorsque l’ancienne métropole coloniale tue et enlève les leaders africains osant défier ses intérêts. Les combattants panafricanistes mènent donc une lutte acharnée pour mettre fin à toute cette injustice qui dure depuis bien trop longtemps.

Néanmoins, les tentatives de changements que l’on observe aujourd’hui sont-ils véritablement positifs ? Que se cache-t-il derrière ? Et n’y a-t-il pas un risque majeur que ces révolutions contre le néocolonialisme soient tout simplement volées au profit d’un autre néocolonialisme, encore plus actif et agressif ?

Nous allons tenter d’en voir plus clair avec Luc Michel, grand spécialiste de la géopolitique qui suit activement les différents processus en cours aujourd’hui en Afrique et dans le monde.

Mikhail Gamandiy-Egorov, La Voix de la Russie :

Luc Michel, bonjour et bienvenue de nouveau à La Voix de la Russie. Vous avez affirmé récemment que plusieurs pays africains, dont le Gabon, vont vivre ce qu’on appelle des « révolutions de couleur ». Racontez-nous.

Luc Michel : Depuis le « sommet USA-African leaders » de Washington les 3-4-5 août dernier, tout a été mis en place par les Etasuniens pour une vague de changements de régimes en Afrique qu’ils entendent organiser. En particulier, la NED (National Endowment for Democracy), a pris en main des centaines et des centaines d’activistes, journalistes, syndicalistes africains, venus d’Afrique et de l’UE, lors d’un « sommet parallèle » à Washington les 5 et 6 août dernier.

Une « révolution de couleur » à l’africaine est déjà en cours au Gabon contre le régime Bongo. Et plus l’on creuse la révolution du Burkina Faso, plus l’on retrouve notamment les réseaux Soros, à commencer par l’International Crisis Group (ICG). Au Cameroun, on prépare la déstabilisation du régime Biya, à nouveau avec les réseaux Soros, dont ici aussi l’ICG. Et des structures de propagande anti-Kabila sont déjà mises en place depuis le mois d’août, notamment à Bruxelles et Paris, avec des journalistes « retournés » par la NED.

Scénarios, réseaux, financiers : ce sont partout les même méthodes qui ont déjà organisé les « révolutions de couleur » en Europe de l’Est et au Venezuela, puis le soit-disant « printemps arabe ». Voilà comment Washington – Maison blanche, NED, YALI (Young African Leaders Initiative), etc… – prépare une vague de changements de régimes en Afrique (décidée lors du Sommet USA-African leaders début août 2014) et organise une 5e colonne d’agents américains (journalistes, activistes, universitaires, syndicalistes…) en Afrique et dans la diaspora africaine !

LVdlR : Depuis le mois d’août, vous alertez l’Afrique, notamment dans vos interventions comme éditorialiste et vos émissions de géopolitique sur la chaîne de télévision internationale francophone AFRIQUE MEDIA, sur cette déstabilisation générale venue des USA. Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer tout cela ?

Luc Michel : Mon école géopolitique (dite « euro-soviétique » dans les années 80, aujourd’hui « de l’Axe Eurasie-Afrique ») a pour devise la formule du grand géopoliticien allemand Karl Haushofer, le père du concept de « bloc continental » : « se faire enseigner par l’ennemi est un honneur ». Mon équipe et moi-même lisons donc quotidiennement la grande production des think tanks et des géopoliticiens américains, ainsi que les médias de l’ennemi. Et là tout est lumineux. Des documents, des déclarations ont été publiées qui ne laissent aucun doute sur le nouveau projet de recolonisation des USA en Afrique.

LVdlR : Quel sont ces documents ? Donnez-nous des exemples.

Luc Michel : Pour ceux qui douteraient de mes analyses, j’ai publié (sur ma chaîne politique PCN-TV et dans des émissions du GRAND JEU, l’émission de géopolitique que je produis pour EODE-TV et AFRIQUE MEDIA TV), notamment un document révélateur, des images confidentielles du « Sommet alternatif » de la NED. Intitulée « Africa Civil Society Conference », à Washington les 5 et 6 août 2014, « en marge du Sommet USA – Afrique », la Conférence entendait organiser « un programme d’action pour la démocratie », entendez des régimes pro-occidentaux sous influence des USA, et était centrée sur l’action dans les médias. Vous y verrez des centaines et des centaines d’activistes, syndicalistes et journalistes africains pris en main, y compris et surtout financièrement, par la NED pour déstabiliser le continent africain. Voici en action la fabrique des mercenaires pro-étasuniens des changements de régime en Afrique !

Voici comment la NED présente sa conférence : « Profitant de l’occasion offerte par le Sommet des dirigeants africains de la Maison Blanche, les principales organisations de démocratie et des droits de l’homme américaines convoqueront une conférence de la société civile africaine concurrente, vers un programme d’action pour la démocratie, le 5 août (sur invitation seulement) et le 6 à Washington, DC. La conférence sera une plate-forme importante pour les militants africains principaux de rappeler à leurs gouvernements et la communauté internationale que les citoyens africains apprécient la liberté et la démocratie. Elle sera aussi une occasion pour aider à réaffirmer la réforme démocratique et les droits de l’homme sur l’agenda africain, à galvaniser et à diffuser le programme des militants de la démocratie africaine, partager défis et réalisations, identifier les priorités et les stratégies d’action »…

J’ai publié un second document-vidéo de la NED : le clip de propagande officiel du « Sommet Afrique » de la NED (clip de « Africa Civil Society Conference Recap ») ! Vous y verrez la 5e colonne US en Afrique, sûre d’elle, déterminée. A noter l’accent mis sur un activiste de Guinée Equatoriale, mis en avant. Car le président Obiang Nguema Mbasogo et le nouveau centre du panafricanisme et donc l’une des cibles principales de Washington. On y explique qui sont les partenaires de la NED, notamment les réseaux Open Society de Georges Soros, un autre des grands organisateurs et financiers des « révolutions de couleur ».

Cerise sur le gâteau, la conférence était sponsorisée par Freedom House, un autre organisme US spécialisé dans le financement des changements de régime, ainsi que… Facebook ! A la fin du clip, comme pour vendre une marque, la NED annonce sans vergogne ses sponsors…

LVdlR : Pour nos lecteurs, pourriez-vous préciser en quelques mots ce qu’est exactement la NED ?

Luc Michel : La NED est un organisme para-gouvernemental US et a été qualifiée à juste titre de « vitrine légale de la CIA ». Depuis 30 ans, la National Endowment for Democracy sous-traite la partie légale des opérations illégales de la CIA. Sans éveiller de soupçons, elle a mis en place le plus vaste réseau de corruption du monde, achetant syndicalistes, politiciens, activistes et journalistes.

LVdlR : Vous mettez aussi en cause une initiative d’Obama, les YALI ?

Luc Michel : Oui la « Young African Leaders Initiative », les YALI ! J’ai publié aussi une vidéo du meeting des YALI, avec Obama à Washington le 3 août dernier. On y voit le formatage de jeunes africains, américanisés pour servir de 5e colonne à la recolonisation de l’Afrique par les USA. A noter particulièrement le début et l’hystérie collective pour Obama arrivant.

Lors du sommet USA-African Leaders, les YALI, une initiative d’Obama et surtout un réseau américain en Afrique, ont donné le ton. Washington a lourdement insisté sur les composantes de la démocratie made in USA. Il faut voir la vidéo sur le Meeting des YALI, la « Young African Leaders Initiative » avec Obama le 3 août 2014. Sans aucun doute la plus grande menace pour l’Afrique. Il faut assister à l’ « américanolatrie » de ces jeunes Africains, formatés pour servir les intérêts US sur leur continent. Et avec qui Obama entend remplacer les chefs d’Etat africains actuels et asservir l’Afrique.

LVdlR : Qu’est ce qui vous permet d’établir la nocivité de ces « Young African Leaders » ?

Luc Michel : Une réalité fort simple. Les YALI sont une version africaine d’une opération menée par les USA en France depuis 1976 via La « French-American Foundation » : les « young leaders ». La French-American Foundation – France est la matrice de la collaboration française avec les USA. C’est la principale organisation en France qui se consacre à « renforcer les liens entre la France et les États-Unis ». Officiellement, « Depuis sa création en 1976, elle se consacre à encourager un dialogue actif entre les deux nations. L’objectif de cette fondation est d’œuvrer à une meilleure compréhension mutuelle entre les deux pays et à la recherche de solutions partagées (…) En 1975, plusieurs personnalités politiques, universitaires et économiques décidèrent de créer un environnement d’échanges et de débats afin d’approfondir la relation entre la France et les États-Unis. La naissance de la French-American Foundation fut officialisée en 1976 à Washington par les présidents Valéry Giscard d’Estaing et Gerald Ford, lors des célébrations du bicentenaire de la Déclaration d’indépendance américaine. »

LVdlR : Quel a été le résultat de l’action de cette fondation ? Vous parlez d’un « outil de vassalisation des élites françaises » ?

Luc Michel : L’outil de vassalisation des élites françaises est précisément l’organisation de « séminaires pour des jeunes dirigeants (Young Leaders) français et américains issus de la politique, de la finance, de la presse », « à fort potentiel de leadership et appelés à jouer un rôle important dans leur pays et dans les relations franco-américaines ». « Young Leaders » a été lancé en France en 1981. « Il s’agissait de la première grande initiative transatlantique visant à renforcer les liens entre les deux pays en encourageant la rencontre et l’échange entre futurs leaders français et américains (…) Plus de 30 ans après, elle continue de jouer un rôle-clé dans le développement des liens transatlantiques, rassemblant aujourd’hui plus de 400 dirigeants issus du monde de la haute fonction publique, de l’entreprise, des médias, de l’armée et de la recherche ».

Pour comprendre, parmi les Young Leaders de précédentes sélections: Henri de Castries (1994, président du directoire du groupe Axa), Jérôme Clément (1982, président d’ARTE), Annick Cojean (2000, journaliste au Monde), Jean-Marie Colombani (1983, fondateur de Slate et ancien directeur du Monde), Matthieu Croissandeau (2002, rédacteur en chef adjoint du Nouvel Observateur), Jean-Louis Gergorin (1994, dirigeant du groupe AEDS, Airbus, etc.), Bernard Guetta (1981, journaliste à France Inter), François Hollande (1996, président de la République française), Erik Izraelewicz (1994, directeur du Monde), Laurent Joffrin (1994, PDG de Libération), Alain Juppé (1981, maire de Bordeaux), Sylvie Kauffmann (1998, journaliste au Monde), Yves de Kerdrel (2005, éditorialiste au Figaro), Anne Lauvergeon (1996, ancienne présidente d’AREVA), François Léotard (1981, ancien ministre de la Défense), Bruno Le Roux (1998, ex président du groupe PS à l’Assemblée nationale), Alain Minc (1981, conseiller politique, économiste, essayiste), Arnaud Montebourg (2000, ex ministre du Redressement productif), Aquilino Morelle (1998, ex conseiller politique au cabinet du président de la République François Hollande), Pierre Moscovici (1996, ex ministre de l’Économie et des Finances, commissaire de l’UE), Olivier Nora (1995, président des Éditions Fayard), Christine Ockrent (1983, journaliste), Denis Olivennes (1996, président d’Europe 1), Valérie Pécresse (2002, ancienne ministre de l’Éducation nationale), Alain Richard (1981, ancien ministre de la Défense), Jacques Toubon (1983, député UMP), Marisol Touraine (1998, ministre des Affaires sociales et de la Santé), Najat Vallaud-Belkacem (2006, ministre des Droits des femmes)…

LVdlR : C’est ce qui attend l’Afrique avec les YALI ?

Luc Michel : Nul besoin de la théorie du complot – incapacitante et qui détourne de l’action politique – ou des élucubrations antisémites pour disséquer la nature du régime français au prisme de la fabrication de ces « Young Leaders ». Il suffit d’analyser les rapports de domination impérialiste en France et ses outils de vassalisation. On comprend mieux alors comment s’exerce la domination des USA en France, comment Washington domine médias, affaires et monde politique, comment, renforcé encore par divers lobbies, fondations et réseaux – dont les réseaux atlantistes ou neocons en France (revue de BHL La Règle du jeu, etc) -, les USA imposent à la France une politique au service de l’étranger et contraire à ses intérêts fondamentaux et à ceux de la Grande-Europe ! On voit aussi alors pourquoi Paris avec Sarkozy et Hollande s’est détourné de la véritable politique de la France, celle de l’Axe Paris-Moscou, celle du général de Gaulle. Avec son « Europe de l’Altantique à l’Oural », sa « Grande politique arabe », son opposition à l’OTAN et au « parti américain » (dixit de Gaulle lui-même). Et bien entendu la situation est la même partout en Europe. Ce qui existe en France existe à Bruxelles, Rome, Berlin ou Madrid. Ou encore au sein du Parlement européen ou de l’OSCE…

C’est évidemment le même projet de domination et le même outil de vassalisation que Washington entend organiser avec ses YALI, clone ou copie conforme des « young leaders » français !

LVdlR : Venons-en au Gabon. Vous êtes au centre d’une nouvelle polémique dans ce pays suite à la diffusion de votre émission « Le Grand Jeu. Une révolution de couleur au Gabon ? » Cette polémique faisant suite à celle sur le livre de Pierre Péan « Nouvelles affaires africaines » que vous analysez dans cette émission. Le Gabon est communément considéré comme l’exemple par excellence du système néocolonial de la Françafrique. Bon nombre de spécialistes et d’observateurs l’appellent même la « tirelire » ou encore « la propriété privée de la France dans le domaine du pétrole ». Selon vous, les instigateurs donc des changements en question veulent placer leurs propres pions à la place de ceux placés dans le passé par la France ? Le tout au travers d’une révolution de couleur où vous identifiez la marque des réseaux américains spécialisés…

Luc Michel : Je ne suis pas le seul à identifier cette révolution de couleur, au Gabon notamment. J’ai diffusé dans mon émission une vidéo apparue le 14 novembre dernier sur les réseaux sociaux. D’origine anonyme et intitulée « le pompier pyromane », elle dénonce elle aussi l’organisation d’une « révolution de couleur » au Gabon, au profit de Jean Ping. J’ai une longue expertise de ces « révolutions » organisées par les USA en Europe de l’Est et dans le monde arabe, que je combats depuis la première expérience dans la Yougoslavie du président Milosevic. Je valide la démonstration de cette vidéo et j’en partage les thèses…

Il y a une marque, un modus operandi des réseaux OTPOR/CANVAS derrière les « révolutions de couleur » en Europe de l’Est mais aussi derrière le soi-disant « printemps arabe ». Et on retrouve la marque de ces réseaux américains aujourd’hui au Gabon.

Mais ce n’est évidemment pas tout. Il y a un arrière-plan géopolitique à la crise gabonaise. Ma thèse c’est que cet arrière-plan a changé depuis 2007-2008. Il y a une vision géopolitique ou un plan géopolitique américain, anglo-saxon pour l’Afrique. Et ce plan donne un rôle secondaire à une France, diminuée et vassalisée, placée sous le contrôle de l’OTAN et de l’AFRICOM.

Suite dans la seconde partie de l’entretien.

http://french.ruvr.ru/2014_12_23/De-nouvelles-revolutions-de-couleur-en-Afrique-et-ailleurs-a-l-horizon-8197/

Mikhail Gamandiy-Egorov