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Malabo et le modèle équato-guinéen. Entretien avec Luc Michel (Partie 2)

Malabo et le modèle équato-guinéen. Entretien avec Luc Michel (Partie 2)

LVdlR : Parlons maintenant de votre visite à Malabo, la capitale de la Guinée équatoriale. Quelles impressions le pays vous a laissé ? Votre visite a-t-elle confirmé les thèses selon lesquelles la Guinée équatoriale reprendrait le flambeau du panafricanisme, après le décès tragique de Mouammar Kadhafi en Libye ?

Luc Michel : Une grande impression, un pays en pleine émergence et un gigantesque chantier ! La Guinée Equatoriale, qui propose son modèle alternatif de développement et d’émergence, est le nouveau centre du Panafricanisme et son président Obiang Nguema Mbasogo l’héritier de Mouammar Kadhafi. Je le confirme. Le pays et son président ont les capacités à reprendre le flambeau du panafricanisme, après la chute de la Jamahiriya libyenne.

On connaît mal la Guinée équatoriale, pays important dans l’Afrique de l’Ouest, « nouvel eldorado pétrolier » qui entend incarner aujourd’hui un nouveau modèle de développement pour l’Afrique. Dans une Afrique qui va mal, où les interventions et les manipulations occidentales déstabilisent le continent – Libye, Mali, Côte d’Ivoire, Centrafrique, sans oublier le « laboratoire » somalien -, la Guinée Equatoriale est un contre-exemple de stabilité. Depuis 2011, un processus de reconstruction de l’Etat et de développement de la vie démocratique de la République est en marche. Derrière toutes ces réalisations, dont a témoigné le sommet de Malabo et sa parfaite organisation, il y a une Afrique qui gagne : celle du modèle équato-guinéen. Et l’homme qui l’a construit : le président Obiang Nguema Mbasogo.

Je souligne que la Guinée Equatoriale est un Etat en reconstruction, où un processus élaboré de développement de la vie démocratique de la république est en cours. Dans un livre très dur pour le gouvernement, Samuel Denantes Teulade évoquait déjà en 2009 à propos de Malabo la possibilité d’« un nouveau modèle de développement pour l’Afrique ». Le président Obiang Nguema, qui définit son pays comme « un état social et de droit », développe aujourd’hui incontestablement une vision pour son pays. Ce qui lui vaut inévitablement la haine des régimes occidentaux. La Guinée Equatoriale et son président sont l’objet de la haine permanente de l’Occident, France en tête, car Obiang Nguema gêne les restes de la Françafrique, repliée sous la protection de l’Africom et de l’OTAN. Et l’empire néocolonial du Franc CFA. Campagnes de dénigrement, manœuvres de déstabilisation. Une haine qui rappelle celle qui entourait la Jamahiriya libyenne de feu Kadhafi !

LVdlR : Quels sont les aspects de la politique équato-guinéenne à mettre en avant ? Aussi bien sur le plan des politiques intérieure qu’extérieure, ainsi que dans le domaine économique.

Luc Michel : J’ai produit deux émissions spéciales avec EODE-TV et AFRIQUE MEDIA sur le modèle équato-guinéen. J’y ai diffusé des extraits d’un film-choc de nos excellents confrères de la TV de Guinée Equatoriale intitulé « Sur le chemin de l’émergence ». On connaît hélas trop bien cette Afrique dévalorisée, où tout va mal, des médias occidentaux … Voici l’Afrique qui gagne ! Un film décoiffant, avec des images que l’Occident dissimule totalement, de la RTVGE. Celle de la réussite du modèle guinéo-équatorien. D’un gigantesque chantier où l’argent du pétrole sert le peuple et ouvre la voie de l’émergence.

L’œuvre d’un homme au service de son peuple, le Président Obiang Nguema Mbasogo, l’alternative équato-guinéenne, qui sert de référence déjà notamment à son voisin camerounais. Mais la Guinée Equatoriale ce n’est pas uniquement Malabo, Sipopo ou Bata. Partout le pays émerge. Nous avons été sur les routes, au cœur du pays, dans les villages et la forêt équatoriale. Partout c’est aussi le spectacle de l’émergence : routes modernes, infrastructures, services, logements sociaux…

Comment ce modèle fonctionne-t-il économiquement et socialement ? Par une économie dirigée, par l’argent du pétrole mis au service du développement national, par un Etat social, appuyé notamment sur une politique de grands travaux (infrastructures, logements sociaux…). Obiang Nguema Mbasogo, c’est aussi le combat pour le panafricanisme, le refus des ingérences occidentales, la défense de Kadhafi et de son héritage panafricain …

LVdlR : Vous avez écrit que le président Obiang Nguema Mbasogo rejoignait vos préoccupations géopolitiques et votre vision d’un monde futur plus juste ?

Luc Michel : Les positions du président de Guinée Equatoriale rejoignent en effet mes préoccupations. Je vois le processus d’unification de l’Europe et de l’Afrique comme deux voies similaires, qui doivent se réaliser en symbiose. Cela signifie pas d’intervention occidentale en Afrique et un vrai respect pour les Etats africains. Cela signifie aussi que la Méditerranée doit devenir un pont entre les deux continents et non une frontière, comme la conçoivent l’UE et l’OTAN. Cette vision de la Méditerranée, que nous avons été les premiers à développer au début des Années 90, comme un pont, était précisément celle de la Jamahiriya libyenne. Dans les Années 2000-2010, cette vision était aussi largement acceptée et partagée par tous les grands acteurs des unions européenne et africaine. Et agaçait énormément la diplomatie américaine. Mais la guerre en Libye marque le grand retournement : destruction de la Jamahiriya, retour aux agressions et expéditions militaires occidentales en Afrique, étouffement des idées panafricaines.

Tout cela va à l’encontre de ma vision d’un monde multipolaire constitué de grand Blocs géopolitiques. Le rôle central joué par le dialogue des cultures est bien oublié et nous assistons au retour en Méditerranée et en Afrique des thèses belligènes du « choc des civilisations ». Le retour des thèses panafricaines à Malabo, la défense de l’héritage de Kadhafi, que j’assume moi aussi, est donc pour moi un signe positif qui va dans l’autre sens.

LVdlR : Vous avez mentionné récemment « l’Axe Moscou-Téhéran-Malabo ». De quoi s’agit-il ?

Luc Michel : Je vais essayer de vous résumer ce nouveau concept géopolitique, révolutionnaire, – « L’Axe Eurasie-Afrique » -, que j’ai inventé il y a un an maintenant et qui émerge au niveau des panafricanistes. Car il a été conçu au départ pour l’Afrique. Ce sont des positions géopolitiques novatrices. L’alternative géopolitique du futur, « l’Axe Eurasie-Afrique », est centré sur le triangle Moscou-Malabo-Téhéran et basé sur les concepts « dimension – puissance – indépendance » et des « blocs continentaux autocentrés ».

L’Axe Eurasie-Afrique doit s’appuyer sur les pivots que sont ces trois capitales : Moscou, Malabo et Téhéran. En 2050, il y aura certainement un gros bloc nord-américain qui englobera le Canada et le Mexique, peut-être plus loin encore, et à côté de ça, une grande puissance chinoise avec certainement entre 1,5 et 2 milliards d’habitants. La dimension, c’est aussi la population. Face à ça, comment rester acteurs de l’histoire ? Il faut un bloc géopolitique qui puisse faire le contrepoids. Ce n’est pas l’Afrique seule, pas même l’Eurasie, qui le fera, c’est l’axe Eurasie-Afrique. Un bloc continental ayant pour pivots trois capitales : Moscou, Malabo – Pourquoi Malabo ? Parce qu’il n’y a qu’ici qu’on essaie de renouveler la pensée panafricaniste dans la ligne du colonel Kadhafi – et Téhéran, puisque l’Iran est la grande puissance qui émerge au Moyen-Orient en ce moment. Ce doit être un bloc égalitaire, avec des relations égalitaires entre l’Afrique et l’Eurasie. Si nous ne faisons pas cela, nous ne serons plus des acteurs de l’histoire…

LVdlR : Pourriez-vous nous dire aussi quelques mots sur la genèse de ce concept ? Vous dirigez en Europe un parti, le PCN, d’orientation eurasienne. Et on vous voit aussi émerger rapidement depuis deux ans comme théoricien et activiste panafricaniste. Est-ce la synthèse géopolitique et idéologique de ces deux dimensions de votre action ?

Luc Michel : J’ai de nombreuses vies politiques. Simultanées. Et je suis un internationaliste convaincu, un transnationaliste pour être plus précis.

L’une de mes vies est ce que la presse belge (hostile) appelle la « diplomatie parallèle » avec notre Ong EODE. Qui a une grande partie de ses activités depuis 2009 en Afrique, avec sa Branche EODE-AFRICA, dont l’administrateur, le Camerounais Gilbert Nkamto, est le n°2 d’EODE.

Une autre se développe depuis plus de 40 ans en Europe et s’est structurée autour d’un parti, le PCN, et d’une idée-force « la Grande-Europe de Vladivostok à Reykjavik ». En 1986, ma revue Conscience européenne – j’animais alors avec Jean Thiriart l’Ecole « euro-soviétique » de géopolitique (devenue aujourd’hui l’Ecole géopolitique de la « Grande-Europe ») – dans son n°9 consacré aux « théories géopolitiques des grands espaces » redécouvrait et réinventait l’Eurasisme. Huit ans avant que suite au voyage de Thiriart à Moscou en 1992, Ziouganov (le leader du Parti communiste russe, avec son Eurasisme de gauche, devenu celui de Poutine) et Douguine (Néo-Eurasisme de droite) adoptent cette idée réinventée à Bruxelles. Il y a huit ans, j’annonçais la naissance d’une « Seconde Europe » géopolitique, eurasiatique, autour de Moscou. Et annonçait le choc idéologique, politique et économique de Bruxelles et Moscou. Celui dont les événements présents de Kiev sont la manifestation la plus brutale …

Mais j’ai aussi une troisième vie.

Je suis à l’origine un « paneuropéiste », j’ai été initié au panafricanisme par le colonel Kadhafi. J’ai exercé des responsabilités sous la Jamahiriya (dès 1997) au sein des Comités Révolutionnaires libyens, dont je dirigeais le réseau paneuropéen (le MEDD-MCR qui s’est maintenu après 2011 et travaille toujours). Et depuis deux à trois ans, j’essaie d’avoir un rôle moteur dans la renaissance d’un nouveau panafricanisme. Je considère que l’Afrique est un des territoires-clé géopolitique du futur. C’est ici que se déroule un des grands affrontements qui devra déterminer le sort du monde. Et je pense que, même sans être d’origine africaine, on peut défendre le panafricanisme, il y a eu de grandes figures : Che Guevara qui n’était pas Africain et qui est venu se battre au Congo en 1965, ou des gens comme Nasser et Kadhafi, qui à l’origine sont des Arabes ou des panarabistes, qui ont été attirés comme moi par le sort du Continent noir. Kadhafi pensait en terme de géopolitique des continents. Il voulait une Afrique unie, et j’ajouterais, puisque je suis sur cette même ligne, pensait que le Panafricanisme et le Paneuropéisme doivent s’unir pour se dégager de la domination étasunienne. La Méditerranée doit redevenir le point de rencontre, la mer commune, la « Mare nostrum » des Romains.

On doit comprendre quelque chose, ce qu’on appelle actuellement l’Occident, c’est le bloc américain. Et dans ce bloc l’UE est la plus grande des colonies étasuniennes depuis 1945. Qu’est-ce qui fait la puissance américaine depuis 1945 ? C’est le contrôle de la seconde économie la plus puissante au monde qui est l’économie de l’Europe occidentale. Qu’est-ce qui permet aux Américains d’être une superpuissance ? C’est non seulement la puissance nord-américaine elle-même, mais (aussi) le contrôle de la puissance de l’Union européenne. Si voulez, pour prendre (l’exemple d’) un corps humain, l’Union européenne est le deuxième poumon des Américains. Cela s’exprime depuis 1944 au travers d’un système de domination coloniale en Europe. Il faut comprendre qu’en 1945 l’Europe est passée du statut de puissance coloniale au statut de colonie, c’est une colonie américaine. Ma position est assez simple, je ne me définis pas comme Occidental, je me définis comme un Européen et comme un décolonisateur et quelqu’un qui combat le colonialisme. En Europe, en Eurasie et en Afrique !

LVdlR : Merci d’avoir répondu à nos questions !

Luc Michel : C’est toujours un plaisir. La Voix de la Russie m’est chère et je m’y exprime souvent. Nous menons le même combat. Et j’apprécie votre orientation, la compréhension de l’importance de l’Afrique dans le combat pour la liberté du monde.

http://french.ruvr.ru/2014_07_25/Malabo-et-le-modele-equato-guineen-Entretien-avec-Luc-Michel-Partie-2-1289/

Mikhail Gamandiy-Egorov

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La « nouvelle » Libye. Entretien avec Luc Michel (Partie 2)

La « nouvelle » Libye. Entretien avec Luc Michel (Partie 2)

Suite de la première partie.

Entretien avec Luc Michel, grand spécialiste de la géopolitique et notamment de la Libye (on lui doit notamment une « Géopolitique de la Jamahiriya libyenne »).

LVdlR : Autre point. Depuis l’assassinat de Kadhafi, un véritable racisme à l’encontre des Africains sub-sahariens est devenu pratique courante dans ce pays. On a notamment vu plusieurs vidéos très choquantes et barbares où l’on voit des exécutions des Africains noirs par les « rebelles », amis de l’Occident. Qu’en est-il ?

Luc Michel : Le racisme anti-noir, contre ce qu’ils appellent les « abid » ou les « esclaves », est une des constantes de l’islamisme. Qui rappelons-le, est une idéologie réactionnaire, un fascisme islamiste. Il s’est développé avec le CNT et a surfé sur un sentiment anti-africain chez une partie de la population libyenne, mécontente du panafricanisme sincère de Kadhafi et qui avait ouvert la Jamahiriya à de nombreux Africains. Ajoutons que les libéraux libyens comme les islamistes avaient déjà utilisé le racisme anti-noir dans la dernière décennie de la Jamahiriya comme moyen de déstabilisation. Le coup d’état de Benghazi n’a fait qu’amplifier, à hauteur de crimes de guerre, ce racisme.

Il faut savoir que celui-ci n’a pas seulement frappé les ressortissants d’autres pays africains résidant en Libye mais aussi les Libyens noirs. La Libye a une population mêlée, il y a des Libyens à peau claire, de type maghrébin, voire sud-européen. Et il y a des Libyens noirs de peau, venus du Fezzan et du Sud saharien (notamment d’origine Toubou). Mais qui avec le développement et la prospérité de la Libye sous Kadhafi sont aussi allés habiter les régions côtières. Des fiefs islamistes – Al-Baida, Derna, Misrata ou Zinten – sont parties de véritables expéditions punitives. Des déportations, des massacres de masse, des crimes de guerre sans nom ont été commis. Des villes ont même été vidées et pillées, comme Tarawoua (ville à population libyenne noire). Dans le silence coupable des spécialistes auto-proclamés des droits de l’homme (occidental) alimentaires. BHL en tête.

A cela s’est ajoutée la sinistre résonance des articles irresponsables des médias de l’OTAN, évoquant sans arrêt de fantomatiques « mercenaires africains de Kadhafi ». Information provenant souvent d’officines de désinformation israéliennes, comme DEBKA, liées à Tsahal ou au Mossad. Tout cela a conduit à une chasse permanente aux noirs. Qui a culminé avec des massacres de masses lors de la prise de Tripoli en août 2011, tortures et exécutions sommaires, charniers et prisons secrètes à l’appui. On estime qu’il reste encore plus de 10.000 Africains dans les geôles des milices.

A cela s’ajoute aujourd’hui, comme l’a révélé le drame de Lampedusa, l’exploitation des Africains noirs par les filières mafieuses de traite d’humains vers l’Europe, aux mains des islamistes en Libye et au Sahel. Des camps existent en Libye, où viols, pillages et exécutions sommaires sont la règle. L’enquête sur le drame de Lampedusa a aussi révélé que les nouveaux « boat people » africains ont été victimes de tirs criminels venant de corvettes « libyennes », bâtiments de guerre tombés aux mains de gangs ou milices, nouvelle piraterie aux portes de l’Italie.

LVdlR : Selon vous, au moment où il était clair que l’OTAN ferait tout son possible pour éliminer le leader de la Jamahiriya vu les moyens déployés, n’était-ce pas une erreur stratégique de la part du colonel Kadhafi d’être resté en Libye, alors que plusieurs chefs d’Etats africains et d’Amérique latine lui avaient proposé refuge dans leurs pays ? Un refuge provisoire qui aurait notamment pu servir à organiser une résistance à moyen ou long terme aux bandits-rebelles, amis de BHL ?

Luc Michel : Kadhafi a choisi selon moi la seule solution valable. Comme il l’a dit « vivre, combattre et mourir au pays ». Ce sera aussi le choix du président Assad en Syrie. Un départ du pays aurait conduit à un effondrement immédiat. Comme l’a d’ailleurs démontré le médiamensonge lancé par le britannique Cameron sur « la fuite de Kadhafi au Venezuela » qui a produit un immense flottement à Tripoli même.

LVdlR : Qu’est ce qui n’a pas marché ? Pourquoi la Jamahiriya est-elle tombée selon vous ?

Luc Michel : Tripoli a commis des erreurs dans l’organisation de la résistance, a dispersé ses maigres forces et n’a su mobiliser ni les masses libyennes (largement pro-Kadhafi) ni ses soutiens extérieurs. Il fallait mobiliser à l’intérieur et à l’extérieur pour la guerre totale.

Par maigres forces, j’entends les moyens financiers. Dès février 2011, la Jamahiriya a été prise dans un piège financier : comptes saisis ou bloqués, fonds souverains libyens confisqués (ils le sont toujours), devises fortes indisponibles.

A l’intérieur, la direction libyenne, réorganisée en mars 2011, a été affaiblie par ceux – encore les libéraux restés avec Kadhafi – qui voulaient négocier avec l’OTAN ou avec les pseudos modérés du CNT.

LVdlR : Les partisans de Mouammar Kadhafi sont-ils toujours présents en Libye ? Y-a-t-il une résistance qui s’organise via les forces en place et ceux en exil ?

Luc Michel : Pendant que la Libye s’enfonce dans le chaos et la somalisation, et que pro-américains du gouvernement fantoche de Tripoli installé par l’OTAN et milices et islamistes radicaux s’affrontent, une troisième force agit dans l’ombre. C’est la résistance verte kadhafiste qui combat pour la restauration de la Jamahiriya. Impitoyable, radicale, armée, elle frappe depuis l’automne 2011 les collabos de l’OTAN de tous bords. Sa caractéristique est de ne jamais revendiquer exécutions de traîtres et frappes contre leurs bases et locaux. Les médias de l’OTAN n’en parlent jamais, sur ordres sans aucun doute !

LVdlR : En tant que fin connaisseur de la Libye, comment voyez-vous l’avenir à moyen et long terme de ce pays qui encore récemment était l’un des plus prospères du continent africain mais qui est en train de devenir l’un des plus instables et dangereux du monde ?

Luc Michel : J’ai décrit dès août 2012 la somalisation de la Libye post-CNT, sa longue descente vers le chaos. Il y a la belle histoire, le storytelling des « spin doctors » de l’OTAN ou d’un BHL. Et il y a la réalité d’une Libye en plein chaos derrière les médiamensonges et la propagande, une nouvelle Somalie sur la Méditerranée …

Voici maintenant les médias de l’OTAN qui sont contraints de dévoiler la réalité de cette Libye somalisée. Non seulement les affrontements entre gangs, milices, armées privées. Mais aussi entre tribus et groupe ethniques ! Il faut noter que la grille de lecture tribale n’explique pas la situation libyenne. Contrairement à ce qu’avancent ad nauseam les analystes occidentaux. Ce n’est pas seulement le leadership de Kadhafi qui unissait les composantes de la société libyenne. Mais aussi les institutions de la Jamahiriya et sa Démocratie directe. Et encore la prospérité économique, le bien-être social, la paix civile. La guerre d’agression de l’OTAN a mis un terme à tout cela. La misère, le désastre économique, l’effondrement total des institutions jamahiriyennes et de l’Etat central, armée comprise, l’insécurité et la violence, tout cela a conduit à la violence et à la justice privée. La Libye aujourd’hui c’est un Far West chaotique sans shérif.

LVdlR : Merci de nous avoir accordé cet entretien. On aura certainement l’occasion de rediscuter ensemble des perspectives pour la Libye qui nous promettent pas mal de bouleversements encore…

Luc Michel : J’en ai bien peur ! La Libye est devenue, après la Somalie, un laboratoire en Afrique pour Washington.

La Somalie est un Etat disparu qui a servi de laboratoire à l’impérialisme américain pour concevoir son projet de Nouvel Ordre en Afrique et au « Grand Moyen-Orient ». Qui se souvient aujourd’hui de l’Etat somalien en développement, la puissance régionale des années 80, et du régime socialiste de Siyaad Barre ?

 Comme dans l’Afghanistan socialiste, allié à l’URSS, ou dans la Jamahiriya socialiste de Kadhafi, Siyaad Barre avait brisé la gangue du destin clanique et tribal. Le destin de la Somalie sera aussi similaire à celui de l’Afghanistan. Une descente aux enfers provoquée par l’impérialisme américain et ses manipulations des tribus, des ethnies, des clans et des islamistes. Sans oublier le feu attisé des querelles entre la Somalie et ses voisins.

Depuis 2011, avec les mêmes méthodes, le même scénario et les mêmes acteurs, c’est aussi le destin tragique de la Libye …

http://french.ruvr.ru/2013_12_16/La-nouvelle-Libye-Entretien-avec-Luc-Michel-Partie-2-7268/

Mikhail Gamandiy-Egorov

La « nouvelle » Libye : entretien avec Luc Michel (Partie 1)

La « nouvelle » Libye : entretien avec Luc Michel (Partie 1)

Plus de deux années se sont écoulées depuis l’assassinat du colonel Mouammar Kadhafi en Libye. Depuis la chute de la Jamahiriya, on est très loin des promesses faites par certains grands amateurs des interventions « humanitaires » armées quant à l’avenir de ce pays.

La « nouvelle » Libye sombre de jour en jour dans le chaos et visiblement est en train de devenir un non-Etat failli, intégriste, ainsi que le théâtre de scénarios d’afghanisation et de somalisation. Un pays qui était pourtant encore récemment l’un des plus prospères d’Afrique.

Nous nous entretenons aujourd’hui sur ce vaste sujet avec Luc Michel, grand spécialiste de la géopolitique et notamment de la Libye (on lui doit notamment une « Géopolitique de la Jamahiriya libyenne »).

Organisateur et homme d’action, il est aussi le créateur dans toute l’Europe dès mi-février 2011 des Comités ELAC / Euro-Libyan Action Committees et en juin 2011 de leur pendant africain, les Comités ALAC / Afro-Libyan Action Committees (avec le tchadien Djim Ley-Ngardigal), organisation de soutien à la Jamahiriya qui continue toujours le combat. En avril 2011, il a organisé avec le ministère libyen des Affaires étrangères, la Libyan National Youth Organisation et ELAC la seule conférence internationale – euro-afro-arabe – de soutien à la Jamahiriya, « Hands off Libya », à Tripoli sous les bombes de l’OTAN.

La Voix de la Russie : Toutes les récentes nouvelles qui nous viennent de Libye annoncent tantôt des combats entre groupes armées ayant combattu Kadhafi, tantôt des kidnappings, y compris des haut gradés du nouveau gouvernement, des assassinats et crimes sans jugements, et la liste est non exhaustive. On a l’impression que c’est dorénavant monnaie courante dans cette « nouvelle Libye, démocratique et libre »… Selon vous, qu’en est-il ?

Luc Michel : Dans la Libye post CNT « made in OTAN », les puissantes milices islamistes, les gangs politico-militaires de type mafieux et les armées privées (notamment celles de Zintan et Misrata) font la loi. Y compris à Tripoli et à Benghazi, où le gouvernement fantoche installé par les USA ne contrôle que quelques zones …

La Libye est en voie de somalisation, une zone de non-droit, sans Etat, où ne règnent que la loi des armes et les appétits vénaux de criminels sans foi ni loi. Sans foi parce que les djihadistes, ceux de Benghazi comme ceux de Bruxelles ou Londres, ne sont le plus souvent que des trafiquants d’armes ou de drogue.

Les affaires libyennes : guerre en plein Tripoli, enlèvement du Premier ministre fantoche, blocage des installations pétrolières, tentations « fédéralistes » … en disent long sur les limites étroites de l’autorité réelle du gouvernement pro-occidental de Tripoli, issu du pseudo CNT, et sur le chaos qui règne en Libye. Il n’y a plus d’Etat, de gouvernement, d’autorité. Et les forces du gouvernement fantoche ne sont qu’une des nombreuses factions, dont les puissants gangs islamistes, lourdement armées qui organisent le chaos en Libye. Sans oublier les anciennes « méga » municipalités de la Jamahiriya de Kadhafi où tribus et anciens cadres jamahiriyens, après 33 ans de démocratie directe municipale, ont organisé une autonomie de fait qui ne reconnaît pas l’autorité de Tripoli. C’est le cas à Bani Walid ou Sebah, où les milices d’auto-défense municipales ont chassé à plusieurs reprises les gangs islamistes armés…

C’est ce chaos que les médias de l’OTAN ou l’ineffable BHL appellent un « pays libéré » (sic) et une « démocratie émergente » !

LVdlR : On parlait beaucoup du risque d’afghanisation et de somalisation de la Libye. Récemment, le scénario de somalisation a vraisemblablement atteint un stade de non-retour, avec la région de la Cyrénaïque qui s’est dotée de son « propre gouvernement ». Les groupes armés aux quatre coins du pays dictent désormais ouvertement leurs lois et le risque d’éclatement de l’Etat libyen en plusieurs morceaux est plus proche que jamais. Que pouvez-vous dire là-dessus ?

Luc Michel : Le 25 octobre 2013, la Cyrénaïque s’est dotée de son propre gouvernement et de son drapeau. Noir avec croissant et étoile blanche, d’une inspiration islamiste nette (les drapeaux d’Al-Qaida ou des salafistes sont du même type) …

Il faut savoir que dès le début, la soi-disant « révolte contre le régime de Mouammar Kadhafi », en fait un coup d’état insurrectionnel organisé par les USA et l’OTAN avec des complicités dans l’aile islamo-libérale apparue en Jamahiriya dès 2003, avait commencé précisément en Cyrénaïque par la mise en place d’un Conseil national de transition à Benghazi. L’Est de la Cyrénaique (Benghazi, Derah, al-Baida) était depuis les Années 80 une zone rebelle où les islamistes organisaient une subversion alimentée par les MI6 et MI5 depuis Londres, capitale du « Londonistan » islamiste. En 1996 avait éclaté une grande insurrection armée, pilotée depuis Londres, difficilement écrasée.

Après la prise de Tripoli et le martyr de Syrte, la Cyrénaïque avait déjà proclamé son autonomie qui n’a pas été reconnue par le CNT.

Quant au leader du CNT, Mustapha Abdeljalil (aujourd’hui en fuite en Tunisie car inculpé pour le meurtre fin juillet 2011 du général félon Younès, chef des katibas du CNT), c’était un islamiste radical, imprudemment placé au gouvernement comme ministre de la Justice de la Jamahiriya par Saïf al-Islam, et … l’un des chefs de ces Confréries Senoussi, interdites sous Kadhafi. La Jamahiriya a été trahie de l’intérieur par son aile islamo-libérale bien avant que l’OTAN porte le coup de grâce. Aujourd’hui, le prix de cette trahison c’est la somalisation de la Libye !

LVdlR : La Libye est devenue aujourd’hui un terrain de prédilection pour des organisations extrémistes, notamment Al-Qaïda. La charia est devenue la nouvelle loi dans tout le pays alors qu’on se souvient encore des idées progressistes (notamment envers les femmes) de l’ancien gouvernement. Les salafistes ont gangrené le pays. A votre avis, cela se poursuivra de la sorte ?

Luc Michel : Les USA se sont emparés de la Libye avec l’aide et par les gangs armés djihadistes.

Ce sont des islamistes employés par la CIA, possédant un passeport US, depuis le début des années 80, qui dirigent la Libye sous occupation de l’OTAN : ainsi le « général » Hifter présidait le premier parlement post CNT, le Premier ministre Zeidan est aussi un employé de la CIA, libéral en économie mais islamiste en politique.

La Libye est déchirée par la violence des milices et des gangs islamistes rivaux. La destruction en juin 2012 de monuments islamiques et de bibliothèques était un combat entre factions islamistes : salafistes soutenus par le Qatar contre les confréries soufi, les fameuses « confréries Senoussi » qui dominaient l’ex CNT d’Abdeljalil avec l’appui de l’AKP turc (qui en est proche idéologiquement) et des MI5 et MI6. Il y a aussi « en embuscade » les Frères Musulmans (protégé des USA depuis 1945 et Plan B du Département d’Etat étasunien), ainsi que les katibas djihadistes d’Al-Qaida, à Tripoli et Zliten. Qui ont même leur parti, Al Watan.

Et la leçon n’a pas servi. Puisque la collaboration USA-OTAN-djihadistes a continué ensuite sur le dossier syrien ! Des opérations de transfert d’armes illégales de la Libye vers la Syrie ont eu lieu en violation de l’embargo de l’ONU sur l’entrée ou la sortie d’armes de Libye. L’homme-clé de l’islamisme libyen et des filières djihadistes Libye-Syrie s’appelle Abdelhakim Belhadj, cadre libyen d’Al-Qaida et ex de Guantanamo, devenu commandant militaire du CNT et appointé « gouverneur militaire de Tripoli » fin août 2011 par les généraux français de l’OTAN. Il a été ensuite envoyé en mission dès l’hiver 2011 pour les services spéciaux de l’OTAN en Syrie, en charge d’organiser les katibas de la pseudo ASL et d’y intégrer les djihadistes. Belhadj était un des hommes liges de l’ancien émir du Qatar, mis à la retraite par Washington il y a quelques semaines. Pour avoir soutenu Al-Qaida et AQMI notamment en Libye, au Mali et en Syrie, ligne rouge pour le Département d’Etat américain, dépassée par les Qataris.

LVdlR : Vous développez une thèse particulière. Selon vous le coup d’Etat de février 2011 ne serait que le résultat d’un processus entamé en Libye dès 2003.

Luc Michel : En effet. C’est un processus similaire à celui qui a détruit la Yougoslavie de 1985 à 2001 qui a déstabilisé, puis détruit la Jamahiriya. Détruite sur un scénario, un « processus de transition » – le nom du CNT s’en inspire directement – qui rappelle étroitement la Yougoslavie et ce n’est pas un hasard. La transition c’est évidemment vers le parlementarisme occidental, le libéralisme, l’économie globalisée et l’alignement sur les USA et l’OTAN !

Comme en Yougoslavie, la Libye aussi, depuis 2003, avait une aile libérale, opposée à celle des socialistes patriotes. Celle rassemblée derrière Saïf Al Islam, le fils aîné de Kadhafi, qui a amené libéraux et islamistes au pouvoir. Il faut lire les pages révélatrices de Bernard-Henry Levy sur Saïf dans son livre d’auto-propagande personnelle sur la Libye « La guerre sans l’aimer », où il pose la question qui choque : « comment celui qui était des nôtres (l’expression est de lui) a-t-il pu rejoindre son père ? »…

Le régime libyen a été déstabilisé et attaqué de l’intérieur. Avant que les bombes, les armées et les mercenaires de l’OTAN et des USA ne viennent finir le travail. J’ai vécu de l’intérieur cette prise de la Libye, aux côtés de nos camarades socialistes du MCR. J’ai vu comment les illusions de Tripoli sur la coexistence pacifique et l’économie globalisée ont permis aux libéraux libyens de se constituer en Cheval de Troie et de préparer l’assaut extérieur.

http://french.ruvr.ru/2013_12_13/La-nouvelle-Libye-entretien-avec-Luc-Michel-Partie-1-6496/

Suite dans la seconde partie de l’entretien.

Mikhail Gamandiy-Egorov