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Novorossia, Syrie, Mistral, coopération Afrique-Russie : Entretien avec Igor Korotchenko (Partie 2)

Novorossia, Syrie, Mistral, coopération Afrique-Russie : Entretien avec Igor Korotchenko (Partie 2)

Igor Korotchenko est un expert militaire, rédacteur en chef du magazine mensuel russeNacional’naya oborona (Défense nationale), directeur du Centre d’analyse du commerce mondial de l’armement et membre du Conseil public du ministère de la Défense de la Fédération de Russie. (Suite de la première partie de l’entretien).

LVdlR : Autre thème dont on parle assez souvent ces temps-ci, c’est celui de la livraison ou non par la France à la Russie des navires porte-hélicoptères Mistral. On y voit beaucoup de manipulation et même du chantage. La France subit une grande pression extérieure, en premier lieu des USA et de l’OTAN, à laquelle elle cède depuis plusieurs années déjà. Désormais on nous donne des « conditions » selon lesquelles la livraison pourrait avoir lieu bien que vraisemblablement la France soit plus gagnante que la Russie dans cette histoire. Néanmoins, en tant que grand expert militaire, que pensez-vous de cette situation ?

Igor Korotchenko : La Russie a adopté une position très calme sur le sujet. Le contrat est signé, l’argent est payé. Le contrat se doit donc d’être exécuté. Si Paris et l’Elysée annulent la transaction, la France devra déjà rembourser en intégralité l’argent qu’elle a reçu pour ce contrat et en plus payer une grande pénalité. Quant à nous, nous réagissons calmement, sans excès.

LVdlR : La France serait donc la perdante dans cette histoire en cas de non livraison ? A-t-on vraiment besoin de ces Mistral ?

Igor Korotchenko : Tout d’abord, pour la France ce sera un coup très dur pour son image et sa réputation en tant que pays-fournisseur dans le domaine. D’autre part, les Mistral qui ont été construits pour la Russie, ont été spécialement conçus selon les exigences russes, selon le cahier des charges de la Russie. Ce ne sont pas les mêmes Mistral que la France utilise pour effectuer ses missions expéditives en Afrique. Le Mistral pour la Russie n’a pas la même taille du pont d’envol, des hangars… En premier lieu des hangars car cela a été conçu pour les hélicoptères russes Ka-52. La fonction brise-glace est également propre à nos exigences. Nos systèmes y sont par ailleurs intégrés. Paris aura donc beaucoup de mal à vendre ces bateaux à d’autres qu’à la Russie. Autre point important, le refus d’exécuter le contrat amènera la crise dans l’industrie de la construction navale française. Les syndicats ont déjà exprimé ouvertement qu’ils n’accepteront pas l’annulation du contrat. Le président français Hollande qui même sans cette histoire a perdu et continue de perdre tellement de points politiques, pourrait donc désormais devenir le politicien ayant ouvertement trahi les intérêts nationaux de la France. Les électeurs français ne le lui pardonneront pas. De même qu’ils ne pardonneront pas les forces politiques liées à Hollande. Le refus éventuel donc d’exécuter ledit contrat fera que la France perdra bien plus qu’elle ne recueillera. Quant à la Russie, elle se concentrera sur ses propres moyens. Pour nous, il n’y aura aucune tragédie.

LVdlR : Le dernier thème que je voulais aborder avec vous concerne l’Afrique, un continent qui m’est cher. Ce continent attend notre retour depuis suffisamment longtemps. Depuis un certain temps, la Russie a également exprimé son désir de retour. Aujourd’hui, on observe les premiers résultats. Cette coopération russo-africaine est fortement liée entre autres au domaine de partenariat militaro-technique. De même qu’à d’autres secteurs du domaine économique et commercial. Selon vous, les conditions sont-elles désormais toutes réunies pour un grand retour de la Russie en Afrique et le renforcement du partenariat Afrique-Russie ?

Igor Korotchenko : Il est vrai et c’est malheureux que durant 20 années nous avons regardé l’Afrique comme un continent où nous n’avons pas ou très peu d’intérêts. Entre autres, nos positions ont été occupées par les USA. La Chine s’y est aussi très fortement implantée. Aujourd’hui effectivement on y retourne. Si l’on parle du thème de l’armement, nous avons signé une nouvelle série de contrats avec l’Egypte. Nous allons à ce titre moderniser et perfectionner le système égyptien de défense antiaérienne. De nouveaux contrats ont également été signés avec l’Angola pour la livraison de véhicules militaires blindés et d’avions de chasse Soukhoï Su-30. De nombreux pays africains achètent l’armement russe, en premier lieu l’Algérie. L’Ouganda a signé récemment un contrat fort important avec nous, également pour des avions de chasse Su-30. Nous faisons par ailleurs activement la promotion de nos hélicoptères. J’étais récemment en République sud-africaine où non loin de la ville de Pretoria s’est déroulée une grande exposition de l’armement. La Russie y était représentée par nos plus grandes entreprises du domaine : Almaz-Antei, Vysokotochnye kompleksy, Vertolety Rossii (« Hélicoptères russes »), Rosoboronexport. Globalement tout le monde comprend aujourd’hui que nous devons travailler activement avec l’Afrique. Mais je soulignerai une fois encore qu’on va devoir travailler dans les conditions d’une concurrence extrême. La Chine est très active. Les USA de même ainsi que les autres acteurs. Notre valeur ajoutée est que nous pouvons donner des garanties que les pays occidentaux, eux, ne peuvent pas. Des garanties politiques qui confirmeraient que la coopération se poursuivra en dépit de toute force majeure éventuelle. Alors que les USA utilisent l’embargo quand bon leur semble et lorsque cela les arrange, en refusant notamment le service après-vente, ou encore la fourniture de pièces de rechange. L’armement moderne a une longue durée d’exploitation : 20 ans et plus. Ainsi, le pays-acheteur, en choisissant tel ou tel système d’armement, attend du pays-fournisseur que celui-ci assure ses obligations tout au long de cette période du cycle de vie de l’armement en question. La Russie possède une très bonne image sur ce plan-là, en tant que partenaire fiable et prévisible. Plus la Russie renforcera ses positions et plus elle sera libre politiquement, y compris en ayant des sanctions à son encontre, cela peut sembler paradoxal mais le nombre de pays désireux d’acquérir l’armement russe ne fera que croître. C’est ce qu’on voit déjà aujourd’hui. Une position forte et indépendante aux côtés de très bonnes caractéristiques de nos systèmes de défense, tout cela attira les acheteurs étrangers, y compris en Afrique.

LVdlR : Dernière question. Selon vous doit-on renforcer nos liens avec les pays africains qui désirent coopérer au plus haut niveau avec la Russie, tout en étant sous très forte pression occidentale, de la part de leurs ex-colonisateurs et des USA ? Je fais notamment allusion aux pays d’Afrique francophone.

Igor Korotchenko : Bien sûr. Prenons l’exemple du Mali qui achète notre armement. Surtout que sur certaines positions, il n’y a pas d’alternative. Nous devons forcément renforcer nos positions avec ces pays. Mais je dois souligner un point important que mis à part la coopération militaro-technique, globalement notre business lui aussi doit devenir beaucoup plus actif sur le continent africain. Regardez à quel point sont actives les entreprises chinoises opérant en Afrique, et ce dans toutes les sphères économiques du continent. Nous avons par exemple des intérêts à participer dans des projets du domaine de l’industrie minière et de l’extraction des ressources naturelles. Notre capital, nos investissements, notre armement, doivent se compléter mutuellement. Dans le monde moderne, les affaires et la vente d’armes s’accompagnent car ils permettent de faire avancer les intérêts stratégiques du pays. Sans aucun doute, nous devons regarder l’Afrique dans les yeux. Longtemps, elle a été sous-estimée en tant que partenaire. C’est pour cela que nous devons absolument élargir notre partenariat.

LVdlR : Merci pour toutes ces précisions.

http://french.ruvr.ru/2014_10_15/Novorossia-Syrie-Mistral-cooperation-Afrique-Russie-Entretien-avec-Igor-Korotchenko-Partie-2-7186/

Mikhail Gamandiy-Egorov

 

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Novorossia, Syrie, Mistral, coopération Afrique-Russie : entretien avec Igor Korotchenko (Partie 1)

Novorossia, Syrie, Mistral, coopération Afrique-Russie : entretien avec Igor Korotchenko (Partie 1)

Igor Korotchenko est un expert militaire, rédacteur en chef du magazine mensuel russeNacional’naya oborona (Défense nationale), directeur du Centre d’analyse du commerce mondial de l’armement et membre du Conseil public du ministère de la Défense de la Fédération de Russie.

Mikhail Gamandiy-Egorov, La Voix de la Russie : M. Korotchenko, bonjour ! Ma première question concernera Novorossia, étant probablement le thème le plus discuté en ce moment en Russie. On observe aujourd’hui un cessez-le-feu fragile entre les forces de Novorossia et les forces ukrainiennes. Un cessez-le-feu constamment violé puisque Donetsk et d’autres localités continuent d’être bombardées par l’artillerie lourde ukrainienne. Selon vous, quelles sont les perspectives dans un avenir proche ? Reprise des combats d’envergure, ou le cessez-le-feu très fragile que nous voyons aujourd’hui sera encore d’actualité ?

Igor Korotchenko : Il y a beaucoup de risques que le cessez-le-feu actuel laissera la place à une nouvelle guerre. L’Ukraine poursuit ses provocations. Les villes du Donbass continuent d’être bombardées par les militaires ukrainiens. Sans oublier que plusieurs bataillons sous les ordres de Kiev ne respectent tout simplement pas ledit cessez-le-feu. Dans ces conditions et de façon objective, le risque d’une nouvelle guerre est très important. D’autant plus qu’après les élections de la Rada ukrainienne, lorsque beaucoup de postes seront occupés par des chefs de guerre locaux ayant participé aux combats dans le Donbass, il y aura globalement une radicalisation encore plus importante des positions de Kiev. Par ailleurs, une forte pression pourrait être exercée sur Porochenko afin que d’une manière ou d’une autre, la partie ukrainienne reprenne les combats.

LVdlR : Si cela devait arriver, comme voyez-vous la suite des événements tout en sachant qu’il est très difficile de faire des prévisions. Néanmoins, quelles seront selon vous les mesures prises par les forces armées de Novorossia ? Et que devra faire la Russie à son niveau ?

Igor Korotchenko : Politiquement, la Russie va soutenir les résistants. C’est évident, nous ne pourrons pas fermer les yeux sur les atrocités et les massacres commis à l’encontre de la population de Novorossia, de nos compatriotes russes. Plus globalement, je dirais que l’Ukraine en tant qu’Etat unitaire vit ses derniers jours. Aujourd’hui déjà, c’est un pays complètement divisé. La voie optimale serait la création du projet global de Novorossia afin qu’elle soit rejointe par toutes les régions du Sud-Est, où les sentiments pro-russes sont très importants. Une Novorossia d’Odessa jusqu’au Donbass. Un couloir de sortie serait formé vers la République moldave du Dniestr. L’Ukraine de Kiev perdrait alors l’accès à la mer et les régions les plus développées du point de vue économique et industriel. Cela rappellerait d’une certaine manière la situation de deux Allemagnes. Ici, on aurait affaire à deux Ukraines, de l’Ouest et de l’Est. Cela répondrait d’une manière optimale à l’équilibre des forces que nous observons actuellement. C’est une réalité géopolitique objective. Je répèterai encore, il n’y a aujourd’hui plus d’Ukraine unie et unitaire, elle vit ses derniers jours. Et il n’y en aura jamais plus.

LVdlR : Et Novorossia dans ce format plus large, ce sera à moyen ou à long terme ?

Igor Korotchenko : Difficile de parler en termes de délais dans cette situation. Nous devons déjà attendre et voir ce qui va se passer en Ukraine, en particulier cet hiver. Une crise majeure se profile. Et quelle sera la sortie à cette crise ? L’une des solutions serait la création d’une grande Novorossia. D’autres options sont également possibles. On attendra et puis on verra le déroulement des choses, d’autant plus qu’il ne reste pas longtemps à attendre.

LVdlR : J’aimerais maintenant passer au thème de la Syrie. De nouveau, elle inquiète beaucoup d’observateurs. La dite coalition aux ordres des USA bombarde aujourd’hui une partie du territoire syrien, le tout sans l’accord du gouvernement légitime de la Syrie et sans l’aval de l’ONU. De fait, cette coalition bombarde ses anciens alliés. Mais le principal étant qu’il existe un risque sérieux que cette dite coalition commence à bombarder les positions de l’Armée arabe syrienne. Selon vous, ce risque est-il effectivement important ? Un tel scénario est-il réaliste ?

Igor Korotchenko : Oui, tout à fait. En commençant par les bombardements du dit Etat islamique, il est possible de passer très rapidement aux bombardements de Damas. Les USA n’ont toujours pas écarté leur objectif de renverser Bachar al-Assad. En ce qui concerne l’activation récente de l’EI, cela est la conséquence directe de l’échec des calculs de la politique extérieure étasunienne. Les USA ont armé ces terroristes, les avaient entrainé, leur fournissaient d’importants moyens financiers et comptaient sur eux pour renverser le leader syrien. Mais ledit Etat islamique, voyant la lutte acharnée des forces gouvernementales syriennes, a opté pour une autre tactique. Ses troupes sont passées de la Syrie à l’Irak en attaquant et en forçant à reculer les forces gouvernementales de Bagdad. Et aujourd’hui en bombardant leur ancien allié, les USA essaient de forcer leur djinn à revenir dans leur bouteille alors que ce sont ces mêmes USA qui les en ont fait sortir. Il y a bien peu de chances qu’ils y arrivent. En ce qui concerne le fait que ladite opération se déroule sans l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU, cela est bien évidemment très négatif. Surtout que le gouvernement syrien devait en premier lieu donner son autorisation pour que soient supprimés les foyers des intégristes islamistes sur son territoire. Sur le territoire de la République arabe syrienne. Puis devait s’en suivre la décision du Conseil de sécurité de l’ONU avec un mandat clair et des objectifs prédéfinis, afin que les USA ne puissent pas interpréter comme bon leur semble le mandat et agir comme ils ont en l’habitude, en gendarme du monde.

LVdlR : Si un tel scénario chaotique devait arriver, quelles devraient être les actions des pays et mouvements qui étaient dès le départ contre un tel scénario, à savoir la Russie, la Chine, l’Iran et le mouvement libanais Hezbollah ?

Igor Konotchenko : En ce qui nous concerne, nous allons agir sur le plan politique. C’est ce que nous faisons déjà en rappelant à chaque fois qu’aucune action ne peut être entreprise sans l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU. La même position est adoptée par la Chine. Donc politiquement, nous agissons déjà à l’heure actuelle. En ce qui concerne l’Iran et les actions qu’il pourrait entreprendre, je pense que l’Iran contribuera directement et élargira son aide sur le plan militaro-technique en faveur de Damas, dans le cas d’un tel scénario. Et ce sera selon moi une décision souveraine et tout à fait juste de la part de Téhéran. L’Iran a ses intérêts nationaux. Un renversement éventuel du président Bachar al-Assad constituerait un coup pour les positions de l’Iran dans la région. Et effectivement l’Iran a la possibilité de coordonner ses actions avec les mouvements concernés, afin de faire reconfigurer par la suite la situation au détriment des USA et de leurs alliés.

Suite dans la seconde partie de l’entretien

http://french.ruvr.ru/2014_10_13/Novorossia-Syrie-Mistral-cooperation-Afrique-Russie-entretien-avec-Igor-Korotchenko-Partie-1-7197/

Mikhail Gamandiy-Egorov