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RCA, Tchad, Mali: Paris dans l’embarras

L’establishment français se retrouve désormais dans une situation délicate sur le continent africain. A l’heure des bouleversements stratégiques en cours et d’une mobilisation de la société civile en Afrique pour la reprise d’une souveraineté véritable, le risque observé réside dans la volonté de l’Elysée d’utiliser des méthodes de déstabilisation pouvant être considérées comme clairement extrémistes.

Parmi ces méthodes, on peut faire mention d’une activation des cellules appartenant au réseau françafricain, pouvant commettre des attaques ciblées contre les leaders africains s’étant libérés ou en phase de le faire vis-à-vis de l’ancienne métropole coloniale, et plus généralement vis-à-vis des forces néocoloniales. L’autre schéma pouvant être promu par ledit réseau réside dans le fait de créer des tensions intra-africaines, comme la tentative actuelle qui vise la Centrafrique et le Tchad.  

En effet, après l’arrestation récente d’un mercenaire français dans la capitale centrafricaine Bangui, en possession d’un fort important arsenal d’armes et de munition, et de la reprise sous contrôle gouvernemental de pratiquement tout le territoire national de la RCA, le tout après des années d’instabilité, Paris semble vouloir jouer le tout pour le tout. Des attaques médiatiques hexagonales visant les pays ayant choisi la souveraineté nationale et le panafricanisme comme bases de leur développement, jusqu’à la création de nouveaux défis sécuritaires pour les pays concernés, comme la promotion de tensions entre pays voisins.

Les tout récents exemples sont là: tout d’abord une explosion dans le nord-ouest de la RCA qui tue deux policiers centrafricains et trois instructeurs russes, puis cette tentative de semer la discorde entre Bangui et N’Djamena.

Si effectivement le Tchad reste un allié officiel à ce jour pour Paris, un très grand nombre de citoyens tchadiens refusent catégoriquement d’être entrainés dans un conflit avec le voisin centrafricain, le tout via une pure instrumentalisation française. Le leadership de la République centrafricaine a en ce sens entrepris également toutes les démarches nécessaires afin que la situation avec le voisin tchadien reste sous contrôle, comme l’indique d’ailleurs le communiqué conjoint signé par la cheffe de la diplomatie centrafricaine Sylvie Baipo-Temon et son homologue tchadien.

La vive inquiétude et la radicalisation des actions de l’Elysée peuvent être vues non seulement dans le contexte de la perte d’influence en RCA – mais également à d’autres endroits dans ce qu’il continue de considérer comme son «pré-carré». Notamment au Mali où la société civile continue de se mobiliser pour demander, entre autres, le départ des troupes françaises.

En termes de perspectives, si la meilleure réponse aux nouvelles tentatives de déstabilisation via un réseau obscur et d’un autre temps – reste sans aucun doute la pleine conscience du leadership et de la société civile d’Afrique, il faut néanmoins prendre ces défis avec le plus grand sérieux. Faut-il le rappeler: l’establishment occidental a déjà démontré à plus d’une fois être capable d’instrumentaliser des éléments extrémistes, et mêmes ouvertement terroristes, notamment comme ce fut le cas en Syrie, dans le but d’atteindre des objectifs géopolitiques. Cette éventualité est d’autant plus plausible lorsque ce même establishment voit ses intérêts datant de dizaines d’années ouvertement menacés.

Une chose est sûre. L’éveil des consciences au sein du continent africain vit une période sans précédent. La réponse médiatique panafricaine, l’analyse personnelle et non dictée depuis l’Occident au sein des populations de l’Afrique, la mobilisation populaire – représentent des éléments indéniables pour une résistance à succès face au schéma qui vise à toujours diviser pour maintenir, ne serait-ce que pour quelque temps, un règne unipolaire totalement dépassé.

Les Africains dans leur large majorité ont soif de la souveraineté véritable pour leur continent. Et s’inspirent aujourd’hui des grands noms du panafricanisme. L’Afrique a aujourd’hui une chance unique de s’affirmer pleinement – dans l’optique de devenir à terme un bloc puissant du monde multipolaire, devenu réalité depuis ces dernières années. Même si cela déplait fortement aux nostalgiques d’un ordre international dépassé par les événements en cours.

Mikhail Gamandiy-Egorov

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C’est une formidable leçon de démocratie, selon la ministre des Affaires étrangères de la RCA

La Centrafrique qui retrouve progressivement la stabilité après des années de conflit a vu le déroulement des élections présidentielles et législatives le 27 décembre dernier. Cet entretien exclusif pour Observateur Continental avec Sylvie Baïpo-Temon, ministre des Affaires étrangères de la République centrafricaine, est consacré aux défis que le pays continue de relever, ainsi qu’à l’interaction avec la communauté internationale.

Madame la Ministre, vous êtes en poste en qualité de cheffe de la diplomatie centrafricaine depuis maintenant un peu plus de deux ans. Depuis vous avez mené une activité intense en matière de relations internationales pour le compte de votre pays. Quelles sont aujourd’hui pour vous les principales orientations de la politique extérieure de votre nation?

Sylvie Baïpo-Temon: La République centrafricaine du fait de ces trop nombreuses crises, a longtemps été mise en marge sur la scène internationale. Davantage connue pour ces troubles à répétition, l’orientation du Président de la République a été de travailler à faire revenir la République centrafricaine dans le concert des Nations. D’adapter la diplomatie centrafricaine aux enjeux du monde, qui aujourd’hui sont sécuritaires et économiques.

La RCA s’est ainsi ouverte au monde, tant au niveau bilatéral en raffermissant et renforçant ses relations de coopération bilatérale, qu’au niveau multilatéral en contribuant par son expérience aux défis communs de la Sécurité, la Paix durable et la croissance économique menacées par les groupes armés, le terrorisme, l’extrémisme violent.

La politique extérieure de la RCA s’est principalement concentrée sur une ouverture de la République centrafricaine au monde afin de puiser de l’expertise des autres et partager aussi de la sienne.

L’une des caractéristiques de la politique internationale du président Faustin-Archange Touadéra a été la diversification des partenariats extérieurs de la RCA. Cette approche, logique pour un pays souverain, a connu nombre de critiques de la part des partenaires «traditionnels» de la Centrafrique. Pensez-vous que ces critiques étaient justifiées?

– Il est important de ne pas tomber dans le piège des incompréhensions, interprétations et rumeurs qui font des frasques actuellement en mettant en avant une tension entre deux partenaires de la République centrafricaine que sont la France et la Fédération de Russie.

La RCA est un pays qui s’évertue à chercher de sortir de cycles de violences et crises qui ont mis à mal le tissu économique et social. Pourquoi s’obstiner à vouloir la placer au milieu de deux grandes puissances qui d’ailleurs entretiennent une excellente relation de coopération entre elles.

La République centrafricaine pour sortir de la grosse crise de 2012, a fait appel à tous ces partenaires et cela de manière totalement transparente avec d’ailleurs une démarche naturelle en premier lieu vers le partenaire traditionnel.

La RCA a besoin de la synergie de tous ces partenaires, de la solidarité de tous ces partenaires pour la seule cause qui est le retour à la paix et à la stabilité en RCA.

Dans toutes relations, il y a des divergences et si divergences il y a entre deux de nos partenaires et pays amis, je voudrais dire que ces divergences ne concernent pas la RCA qui a des préoccupations à des années lumières de celles des grandes puissances.

Je déplore tout ce cocktail journalistique qui s’entête à parler de rapprochement entre la RCA et la Russie, alors que ces deux pays ont établi des relations diplomatiques et de coopérations depuis 1960. Tout ceci ne concoure pas à instaurer et à pérenniser un climat d’apaisement dans un pays qui pourtant, en a le plus besoin

Pratiquement à la veille des élections, certains groupes armés ont violé leurs engagements dans le cadre de l’Accord de Khartoum et avaient menacé d’empêcher le déroulement des élections. Pourtant les élections se sont déroulées à la date prévue, dans un climat globalement calme et avec une mobilisation active des citoyens centrafricains. Considérez-vous le déroulement de ces élections comme une réussite?

– Je ne considère pas ces élections comme une réussite, ces élections sont une réussite. Il s’agit avant tout d’une formidable leçon de démocratie exprimée par une population lassée des violences et perpétuels recours à la force pour accéder au pouvoir.

Le message adressé par le peuple centrafricain à la classe politique centrafricaine est, pour moi, sans appel. Ce peuple ne souhaite plus être pris en otage de calcul fallacieux et malicieux.

L’audace et le courage de la population centrafricaine est à féliciter, à encourager et à vulgariser.

Vous savez dans certaines localités dans l’arrière-pays, la population et les femmes en particulier se sont tenues debout face aux groupes armés pour revendiquer leur droit au vote. Elles sont sorties unies pour aller voter. Le déroulement et calendrier des différents pactes et alliances pour mettre en place la Coalition des patriotes pour le Changement met en évidence que les attaques et menaces perpétrées étaient relatives à la peur d’une sanction sévère des urnes.

Vous savez, ce processus électoral traduit une belle citation de Nelson Mandela, qui disait à juste titre: «Il est difficile d’expliquer à quelqu’un qui a les idées étroites qu’être ‘éduqué’ ne signifie pas seulement savoir lire et écrire et avoir une licence, mais qu’un illettré peut être un électeur bien plus ‘éduqué’ que quelqu’un qui possède des diplômes».

Compte tenu de la violation des engagements de la part de ces groupes armés, doit-on s’attendre selon vous à une autre phase d’instabilité, dont la République centrafricaine a globalement tourné la page au cours des dernières années? Ou au contraire peut-on espérer une sécurisation et une plus grande stabilisation à venir? 

– Je pense et plaide pour que cette énième violation, de la part des groupes armés de leurs engagements, soit fermement sanctionnée.

Cette recrudescence de violences, contre la population et le territoire centrafricain marquée par d’énormes violations des droits internationaux, est une menace pour la paix dans le monde car elle met en danger les idéaux de nos organisations multilatérales.

Il nous faut, non pas espérer une sécurisation et stabilité mais répondre à cette agression par une solidarité unanime pour asseoir la sécurité et la stabilité.

Le peuple de Centrafrique observe.

Depuis que la RCA soit entrée dans la phase d’un développement plus stable et sécurisé, de nombreux Etats et acteurs privés étrangers s’intéressent à des projets économiques en Centrafrique. Aussi bien africains qu’extracontinentaux. Selon vous, comment les intéressés doivent s’y prendre pour le lancement de projets en République centrafricaine dans un cadre gagnant-gagnant, notamment pour que ces projets puissent contribuer au bien-être de la population du pays?

– La RCA a besoin de relancer son économie et se développer tant économiquement que socialement. Les investisseurs sont invités à présenter des projets prometteurs à fort potentiel de développement. Après tant d’années de guerre, il nous faut reconstruire le pays avec des partenaires engagés et dans un esprit gagnant-gagnant.

Le gouvernement a travaillé justement à améliorer le climat des affaires afin d’inciter à l’investissement.

La porte d’entrée de la RCA étant le Ministère des Affaires étrangères, les investisseurs sont encouragés à prendre contact avec mes services afin d’être orientés vers les départements compétents.

Comme tout Etat indépendant et souverain, une question de première importance concerne la capacité défensive des forces armées du pays. On sait que depuis la diversification des relations extérieures opérée par le Président Touadéra, un grand travail a été réalisé en ce sens. Quelles sont les choses qui doivent encore être réalisées pour que les Forces armées centrafricaines (FACA) puissent atteindre le niveau si souhaité par la population centrafricaine et le leadership du pays? Y compris en termes de soutien des alliés internationaux de la RCA.

– La RCA a entamé un programme de reconstruction de ses forces de défense et de sécurité.

Avec l’appui de nos partenaires et pays amis, les éléments ont bénéficié de formations au pays ou à l’extérieur et continuent d’en bénéficier. En effet, la diversification de nos partenariats est d’une importance non négligeable dans cette phase de reconstruction.

Il reste à poursuivre les efforts nécessaires pour mettre sur pied une armée digne de ce nom avec tout l’encadrement, dispositif et équipement appropriés.

Un soutien au plaidoyer de la RCA pour la levée de l’embargo car il devient insoutenable devant l’opinion nationale et internationale de condamner les agissements de groupes armés tout en leur offrant, par un embargo sur un Etat légitime, les moyens de s’armer de manière complaisante.

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Centrafrique: les responsabilités de chacun

Le 27 décembre doivent avoir lieu les élections présidentielles en République centrafricaine. Un enjeu de taille pour un pays qui a commencé à sortir du chaos et des violences sans fin. Face aux nouvelles tentatives de déstabilisation visant le pays, il est aujourd’hui important de faire quelques rappels.

Six groupes armés (MPC, 3R, FPRC, UPC, anti-balaka aile Mokom, anti-balaka aile Ndomaté) ont signé le 15 décembre une déclaration commune dénonçant l’accord de paix en vigueur, à savoir l’Accord de Khartoum, négocié dans la capitale soudanaise et signé à Bangui le 6 février 2019 entre le gouvernement centrafricain et quatorze groupes armés. Ils réclament des «concertations» avec le président en exercice Faustin-Archange Touadéra, et ce «avant les élections présidentielles». A défaut de quoi, ils menacent de reprendre à grande échelle les combats. Des mouvements de ces groupes ont d’ailleurs été observés à certains endroits du pays, au moment où la situation dans la capitale Bangui reste calme.

Selon le gouvernement de la RCA, l’ex-président François Bozizé, soutenu par Paris, auteur du coup d’Etat en 2003, ayant été par ailleurs visé par un mandat d’arrêt international pour crimes contre l’humanité et incitation au génocide, est à la tête de ce mouvement anti-gouvernemental impliquant les groupes armés. Bien que dans le camp de Bozizé cette information n’a pas été encore confirmée, le fait est que selon nombre de sources sur le terrain c’est effectivement ce dernier qui participe à la déstabilisation de son propre pays.

Maintenant en parlant de perspectives, il est important de remettre à l’ordre du jour plusieurs points, ainsi que les responsabilités de chacun. Tout d’abord, le timing. Comme par hasard, c’est pratiquement à la veille des élections que le pays qui ait réussi à retrouver une stabilité relative et une paix assez globale sur son territoire – voit l’annonce de ces nouvelles menaces de groupes armés. Peut-être que justement les initiateurs de ces menaces et leurs parrains doutent fortement des capacités à convaincre les Centrafricains par le programme électoral et les idées de ceux que ces initiateurs et parrains soutiennent?

L’autre point qui mérite également une attention particulière concerne quant à lui l’immobilisme de la Minusca (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique). Ayant sur place plus de 10 000 soldats impliqués, la structure onusienne se limite à émettre des déclarations et des communiqués appelant à faire cesser les violences, sans pour autant prendre d’actions vraiment concrètes sur le terrain.

En ce qui concerne la capacité défensive des Forces armées centrafricaines (FACA), bien que cette capacité ait sérieusement augmenté au cours des dernières années, notamment à travers des livraisons d’armes de la part de la Russie et des formations en faveur des forces de défense assurées par des instructeurs russes, le problème de l’embargo sur les armes à destination de la RCA empêche toujours un plein renforcement des forces armées nationales. Les quelques allègements de l’embargo au niveau du Conseil de sécurité de l’ONU ont permis, notamment à travers l’implication de la Russie, d’augmenter considérablement les capacités défensives des FACA, mais seule une levée totale dudit embargo permettrait aux forces gouvernementales d’atteindre le niveau nécessaire en matière de défense d’un pays souverain. Chose à laquelle reste opposée la France et ses autres alliés occidentaux.

Justement, en parlant maintenant de la France et de son implication dans la situation en RCA – un point qui soulève de nombreuses questions est comment se fait-il que plusieurs pays voisins de la Centrafrique soient surarmés tout en n’étant aucunement des producteurs d’armes? Autre fait majeur: nombre de ces pays sont proches de l’élite élyséenne. Enfin ces armes finissent dans les mains des groupes armés présents en RCA. Qui menacent la sécurité des civils et de l’autorité de l’Etat.

Un autre aspect et non des moindres concerne quant à lui la trahison de certains fonctionnaires étatiques, y compris sur le plan sécuritaire. Manque de patriotisme, manipulation par les instigateurs de la nouvelle phase de déstabilisation – la nuisance pour la sécurité intérieure demeure évidente.

Maintenant en ce qui concerne le rôle particulier de l’ex-président François Bozizé dans cette énième tentative de déstabilisation de la Centrafrique. Au-delà d’un manque également évident de patriotisme de la part de ce dernier, dénigrant les changements positifs en termes de paix, de sécurité et de développement observés durant la présidence de Faustin-Archange Touadéra – arrivé au pouvoir dans un cadre démocratique, ayant misé dès sa prise de fonction à chercher la paix pour son peuple et à diversifier les partenariats extérieurs – cela confirme deux choses relativement simples. La première étant que ses ambitions personnelles sont placées largement au-dessus des intérêts et des aspirations du peuple centrafricain. Un peuple dont il prétend défendre les attentes. La deuxième est que ces ambitions égoïstes servent clairement les intérêts de ses soutiens extérieurs, notamment extra-africains.

Il en va de même de l’opposition dans son ensemble, notamment celle qui forme une coalition avec Bozizé, en fermant les yeux sur les accusations de crimes de guerre auxquelles il est lié. Préférant former une alliance dans un but purement opportuniste, là aussi en coordination probable avec des puissances occidentales pour qui la paix en RCA est tout sauf une priorité.

Mais malgré cette nouvelle tentative de déstabiliser un pays qui sort progressivement d’une longue crise de violences, et qui commence à retrouver une paix globale et un début de réel développement dans un cadre souverain et panafricaniste, une grande partie des citoyens restent mobilisés pour la défense de la démocratie et de la souveraineté nationale.

Pour Sylvie Baïpo-Temon, la ministre centrafricaine des Affaires étrangères, contactée par Observateur Continental, l’heure est à l’unité. Elle demande en ce sens aux citoyens centrafricains à ne pas se laisser manipuler, à prendre part massivement au vote lors des élections et à faire entendre leur voix dans un cadre démocratique. Elle appelle également la communauté internationale à prendre ses responsabilités pour apporter une contribution réelle et sincère afin que la République centrafricaine retrouve définitivement la paix qu’elle a déjà commencé à retrouver au cours de ces quelques dernières années.

Mikhail Gamandiy-Egorov

https://t.me/observateur_continental/693