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Chaos libyen: quel avenir?

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Au moment où la Syrie retrouve progressivement la paix et que le noyau dur du terrorisme y a été anéanti, la Libye post-Kadhafi continue, elle, à se maintenir dans le chaos. Le tout sans perspectives d’avenir vraiment radieuses. Après l’intervention militaire de l’Otan de 2011 contre la Jamahiriya libyenne – en son temps l’un des pays les plus prospères et stables d’Afrique, les choses continuent de se détériorer. Dans cette réalité chaotique, qui en portera responsabilité et quelles perspectives d’avenir attendent la Libye?

En effet, la République arabe syrienne a non seulement survécu en tant qu’Etat, alors que nombre d’observateurs, principalement occidentaux, lui prédisaient la fin pure et simple. Il est vrai que les raisons de le penser étaient plausibles : devant une force internationale terroriste composée de ressortissants de plusieurs dizaines d’Etats, le tout avec un «généreux» financement extérieur, la Syrie se trouvait dans une situation extrêmement critique. Néanmoins, la colonne vertébrale du terrorisme a été cassée de plein fouet, surtout après l’intervention de la Russie de septembre 2015 à la demande officielle du gouvernement légitime syrien. Plus que cela, ce grand pays civilisationnel, a aujourd’hui toutes les chances de redevenir au fil du temps une importante puissance régionale, avec le soutien de ses alliés. Le tout au grand dam de ceux qui voulaient justement anéantir cette civilisation multiethnique et multiconfessionnelle.

Dans le cas libyen, le processus suit un cours vraisemblablement inverse. Beaucoup avaient d’ailleurs parlé de la «somalisation» de la Libye. Mais au-delà de cette somalisation, les conséquences eux risquent de s’avérer peut-être même pires qu’en son temps en Somalie. Et ce pour plusieurs raisons. De un, la Libye est une puissance pétrolière et ses ressources naturelles ne manquent pas de susciter l’appétit des puissances extérieures. De deux, sa situation géographique, entre l’Afrique du Nord et le Sud de l’Europe, sans oublier les frontières communes avec les pays du Sahel, en fait une place stratégique pour divers intérêts géopolitiques. De trois, toujours cette proximité avec l’Europe, en fait un pont pour les nombreux migrants africains fuyant guerres et misère. Et compte tenu du chaos régnant aujourd’hui en Libye et du fait que de nombreux commandants de guerre (soutenus d’ailleurs en leur temps par l’Otan dans le but d’éliminer Mouammar Kadhafi) en ont fait un business très lucratif, le flux de migrants à destination des pays européens se poursuit sans cesse.

En parlant d’ailleurs de migration, il serait important de noter qu’à l’époque de la Jamahiriya de Kadhafi, la Libye pouvait non seulement se permettre d’accueillir un large nombre de migrants issus d’autres pays africains, mais également d’autres contrées, y compris européennes : de nombreux Roumains, Bulgares et d’autres représentants de cette partie d’Europe travaillaient avec joie dans ce pays. Les Libyens, eux, n’immigraient pas ou peu. A l’inverse d’aujourd’hui, où de nombreux citoyens du pays se voient pratiquement obligés de quitter leur terre, non seulement en raison de problèmes financiers et du manque d’opportunités (à moins de rejoindre les divers groupes armés qui sévissent dans le pays), mais aussi et surtout par manque pure et simple de sécurité. Et si à l’époque de Kadhafi, les autorités du pays réussissaient à gérer le flux migratoire en offrant aux migrants des opportunités de travail sur place, aujourd’hui le pays est devenu tout simplement une plaque tournante pour les migrants de différentes contrées à destination d’Europe. Beaucoup d’ailleurs ne réussissent pas la traversée : nombreux sont ceux qui décèdent en mer Méditerranée, d’autres tombent dans l’esclavage sur le sol libyen au profit de groupes armés, souvent d’obédience extrémiste, d’autres meurent tout simplement dans des conditions inhumaines avant même d’avoir eu l’occasion de tenter la traversée.

Maintenant, parlons un peu de responsabilité. Si dans le passé, au-delà d’avoir détruit l’Etat libyen et de l’avoir plongé dans le chaos, y compris terroriste – car faut-il le rappeler aussi la «Libye» actuelle devient un terrain privilégié d’implantation de sympathisants de Daech, surtout après leur défaite en Syrie, les Etats concernés ont non seulement rien fait pour ne serait-ce que tenter d’apporter une quelconque stabilisation dans ce pays, mais au contraire le chaos persistant rentre parfaitement dans l’agenda de certains d’entre eux.

Et dans la confrontation actuelle entre le Gouvernement d’union nationale, basé à Tripoli, et soutenu principalement par la Turquie et le Qatar – d’un côté. Et de l’autre la Chambre des représentants basée à Benghazi, dont est associée l’Armée nationale libyenne sous le commandement du maréchal Khalifa Haftar – soutenue principalement par les Emirats arabes unis et l’Egypte, rien ne présage une résolution rapide de la crise libyenne et d’un retour digne de ce nom à une vie normale pour la population du pays. Cela sans même parler des conséquences néfastes pour les pays de la région. Bien que l’Armée nationale libyenne contrôle une large partie du territoire libyen, la tentative de prendre la capitale nationale Tripoli n’a pas donné de résultat pratique jusqu’à maintenant. Le tout au moment où les groupes terroristes takfiristes s’activent et comme dit plus haut misent entre autres sur le territoire libyen pour leur implantation ultérieure.

Compte tenu de la multitude d’acteurs intérieurs comme extérieurs, ces derniers dépassant la liste des pays cités ci-haut, de l’implantation d’un nombre important d’éléments terroristes liés à Al-Qaida et Daech sur le sol libyen – un processus accéléré après leur débâcle en Syrie, sans oublier le fait que le gouvernement tripolitain est lié lui-même à plusieurs groupes armés d’obédience salafiste, l’optimisme sur l’avenir de la Libye est loin d’être au rendez-vous. Dans cette situation, beaucoup parlent de la nécessité d’un rôle accru de la Russie, surtout après le succès de son opération militaire, mais aussi politico-diplomatique sur le front syrien. Plusieurs experts parlent d’un soutien russe au maréchal Haftar, notamment grâce à l’efficacité de son armée contre les éléments terroristes. Mais du côté de la position officielle de Moscou, l’objectif est surtout de permettre à la Libye d’en finir avec la guerre civile et d’éliminer les groupes terroristes présents sur son sol – conditions inévitables pour que la Libye puisse un jour sortir du chaos dans lequel elle a été plongée depuis 2011, suite à l’intervention otanesque. D’autant plus que selon nombre d’experts, Haftar aura du mal à représenter les intérêts de l’ensemble des Libyens.

Dans ces conditions, le retour à l’ère kadhafiste serait peut-être la solution. En effet, le fils de Mouammar Kadhafi – Saïf al-Islam, a annoncé ses ambitions de prendre le pouvoir dans le pays dans le cadre d’élections présidentielles qui devraient avoir lieu prochainement, bien qu’il soit très difficile de parler d’élections dans un pays déchiré et se trouvant en guerre civile. Néanmoins, grand nombre de Libyens regrettent en effet aujourd’hui avec nostalgie le temps de la Jamahiriya. Et au vu des sondages d’opinion menés en Libye, Saïf al-Islam fait figure de personnalité politique favorite aux yeux d’un large nombre de citoyens libyens.

Au vu de la réalité actuelle, il est très difficile de pouvoir faire des prévisions sur l’avenir libyen. Tout dépendra de la suite des événements, au moins des prochains mois. Une chose reste néanmoins sûre : les responsables du chaos libyen devraient un jour répondre au vu de leur responsabilité directe dans ce chaos.

Mikhail Gamandiy-Egorov

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Syrie: victoire de la légitimité

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Suite à la décision du président étasunien Donald Trump de retirer la majeure partie des troupes US de Syrie, leurs alliés kurdes des dites Forces démocratiques syriennes (FDS) se sont retrouvés sous le feu de la puissance militaire turque. En effet, la Turquie avait rappelé à plusieurs reprises qu’elle ne permettra pas d’avoir des groupes «terroristes» hostiles à ses frontières. La suite a donné raison à la stratégie de l’axe Moscou-Damas.

Alors que les mêmes FDS refusaient jusqu’à encore récemment tout dialogue digne de ce nom avec le gouvernement syrien, en ayant à l’esprit d’être «intouchables» grâce à la protection de Washington, et se permettant même de lancer des ultimatums à Damas, la nouvelle réalité du monde multipolaire a fini par payer. Abandonnés par leurs «alliés» étasuniens, et devant la perspective d’être écrasés par la force de frappe turque, aujourd’hui c’est eux qui ont fait appel aux forces de l’armée gouvernementale syrienne avec la médiation russe, pour qu’elles puissent entrer dans les localités jusqu’ici contrôlées par la coalition FDS-USA-France.

C’est désormais chose faite et le processus se poursuit. A l’heure actuelle, les forces de l’Armée arabe syrienne sont déjà entrées à Minbej, la plus grande ville du nord de la Syrie, ainsi qu’à Raqqa – un temps «capitale» de la nébuleuse terroriste de Daech – et ce pour la première fois depuis 2014. Le déploiement de l’armée syrienne dans les zones précédemment sous contrôle des forces kurdes se fait en compagnie de la police militaire russe, qui patrouille déjà les localités en question.

Au-delà d’un développement positif pour la Syrie, à savoir la reprise sous contrôle par le pouvoir légitime des territoires appartenant à la République arabe et le départ des troupes occidentales non invitées, le fait est que c’est, une fois encore, une victoire géopolitique pour la Russie, et bien évidemment ses alliés.

D’une part, la Russie a démontré, et ce tout au long du conflit en Syrie, que c’est un allié fiable, qui ne lâche justement pas ses alliés. De l’autre, qu’au-delà d’être une puissance militaire de première taille, ayant joué un rôle de loin déterminant dans la lutte antiterroriste, notamment dans la victoire aux côtés de l’armée syrienne contre Daech, Moscou a prouvé que sa stratégie qui vise à défendre ses intérêts, et ceux de ses alliés, par la voie politico-diplomatique est d’un niveau bien supérieur que celle de ses adversaires.

Maintenant résumons un peu les vainqueurs et les perdants dans cette guerre, bien qu’il soit toujours difficile de parler de succès lorsqu’on parle de guerre. Mais sur ce point, force est de constater que celle-ci n’a pas été réalisée à l’initiative ni de la Syrie, ni de la Russie, ni de l’Iran. Mais bien à l’initiative d’une large coalition néocoloniale, et de ses suiveurs.

La Syrie, malgré les énormes pertes humaines et matérielles, a été sauvée en tant qu’Etat. Le terrorisme takfiriste a été écrasé, avec l’assistance cruciale de ses alliés, dont évidemment la Russie. Le pays est à reconstruire, mais là aussi il pourra très certainement compter sur l’assistance des pays-amis. N’empêche que malgré les souffrances et les destructions, la vie reprend en Syrie. Notamment à Alep, qui fut longtemps le poumon économique syrien et l’un des principaux centres industriels de la région. De nombreux réfugiés retournent dans le pays. Il y a donc de quoi être optimiste.

La Russie, alliée de Damas, conforte désormais son rôle de superpuissance militaire et de puissance politico-diplomatique de premier plan au niveau mondial. Le nier ne fait que ridiculiser encore plus ses adversaires et ceux qui portent une haine traditionnelle à son encontre. L’Iran, conforte lui son rôle de puissance régionale majeure. La Turquie, bien qu’ayant été au départ dans le camp de ceux qui voulaient faire tomber le président Bachar al-Assad, a vraisemblablement fait depuis les bonnes conclusions. A cet effet, le partenariat stratégique russo-turc a montré toute sa viabilité. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que désormais une normalisation serait même envisageable entre Damas et Ankara, avec, là aussi, le soutien de Moscou. Une éventualité ouvertement abordée par les hauts responsables, dont le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Lorsque cela arrivera, la victoire sera alors totale. Pour les pays concernés, pour l’Eurasie.

Les perdants, eux, sont connus et reconnus. Et pas seulement les terroristes écrasés. Mais aussi tous ceux qui ont misé sur eux. Dont bien évidemment les puissances occidentales, qui doivent aujourd’hui reconnaitre l’amertume de la défaite, compter les pertes financières parties en fumée, mais aussi et cela est très important la perte de confiance de leurs propres populations. Sans parler même des pertes de prestige et de notoriété quant à leur supposée «exclusivité» face au reste du monde. Le président français Emmanuel Macron a récemment reconnu la fin de l’hégémonie occidentale sur le monde. Avec du retard, puisque cela fut annoncé il y a plusieurs années, mais vaut mieux un peu tard, que jamais.

Mikhail Gamandiy-Egorov

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Le mercenariat US en Afrique: une réalité difficile à voiler

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Alors que les pays du continent africain semblent plus que jamais déterminés à prendre en main leur destin et défendre jalousement leur souveraineté, du moins dans une partie notable de ce continent représentant l’avenir, les Etats occidentaux ne l’entendent pas de cette oreille. Critiques ardentes des partenaires chinois et russe, ainsi que des présidents africains menant une politique indépendante et multilatérale, l’Occident et bien évidemment les USA, ne mâchent pas leurs mots. Tout cela, en essayant tant bien que mal de masquer leurs véritables actions au cours des décennies passées et jusqu’à aujourd’hui. Rappel.

Les Etats-Unis d’Amérique, plus que jamais inquiets dans l’observation de plus en plus évidente de perte de leur leadership mondial sur les plans géopolitique comme géoéconomique, le tout dans un monde multipolaire en ébullition, ne cessent d’hystériser quant aux succès des grandes puissances civilisationnelles et indépendantes, en premier lieu de la Russie et de la Chine, ainsi qu’en ce qui concerne la prise de conscience des peuples à différents endroits du monde. L’Afrique ne fait pas exception.

Ces attaques politico-diplomatico-médiatiques occidentales visent aussi bien l’interaction sino-africaine, devenue aujourd’hui incontournable, que celle de l’Afrique avec la Russie, cette dernière étant aujourd’hui de retour et de plus en plus présente sur le continent africain. Si dans le cas de la Chine, les dites accusations visent principalement l’économie, le mainstream politique et médiatique de l’Ouest insistant sur le «piège» de Pékin au niveau économique et financier prétendument tendu aux Etats africains, dans le cas de la Russie les attaques concernent elles l’interaction grandissante sur le plan sécuritaire et politique, même si l’économie est elle aussi présente, certes de façon encore bien moins importante que dans le cas de la Chine.

Plus que cela, les médias occidentaux ne cessent de trouver des «mercenaires» russes à divers endroits d’Afrique. En omettant souvent de rappeler que la présence russe sur le continent se fait en conformité des accords conclus de façon souveraine entre les pays africains concernés et la Russie. Et puis en parlant de mercenariat, l’Occident n’oublie-t-il pas les pages obscures qui le concernent à ce sujet et les crimes qui en ressortent?

De l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo avec la participation directe d’agents étasuniens en passant par le Zimbabwe ou encore l’Angola, les intervenants US ont attenté à maintes reprises à la souveraineté et à la dignité africaine. Le tout dans un esprit purement néocolonial. Si l’on sait aujourd’hui que l’assassinat barbare du grand leader congolais Lumumba a été décidé et validé au plus haut de l’Etat étasunien, avec la participation directe de la CIA et des services secrets belges, on sait aussi que Washington a utilisé plusieurs de ses mercenaires dans des opérations contre les mouvements progressistes africains. Parmi les mouvements visés l’ANC sud-africain, le MPLA angolais, la SWAPO namibienne ou encore le FRELIMO mozambicain. En passant presque toujours en coordination directe avec le régime raciste sud-africain de l’apartheid de l’époque.

Si les noms des mercenaires US tels que George Bacon, Thomas W. Chittum ou encore Robert C. MacKenzie, pour beaucoup ne disent pas grand-chose, il faut savoir que pour les pays africains où ces personnages ont agi, ils sont bien connus. Ou encore le groupe «The Crippled Eagles» – nom informel «d’expatriés» US ayant participé à la Guerre du Bush de Rhodésie du Sud aux côtés des forces néocoloniales de la République de Rhodésie du Sud de l’époque face aux guérilleros de la ZIPRA et de la ZANLA.

Cela sans oublier la guerre d’Angola, à l’issue de laquelle plusieurs mercenaires occidentaux, dont étasuniens, seront condamnés par l’Etat angolais à des peines allant de 16 ans d’emprisonnement à la peine de mort, pour leurs actions contre le pays.

Evidemment, certains seraient tentés de dire que ces actions occidentales de mercenariat et de déstabilisation se faisaient dans le cadre d’une certaine époque, communément appelée «Guerre froide». Le seul souci c’est que l’esprit néocolonial occidental de l’époque et celui d’aujourd’hui n’a pas vraiment évolué. A ce titre la concurrence entre les Etats-Unis et la Russie dans le volet sécuritaire en Afrique entre aujourd’hui dans une phase de plus en plus active. C’est dans ce contexte qu’il faut vraisemblablement voir les attaques récentes de l’establishment politique comme médiatique de l’Ouest visant aussi bien les intérêts russes et chinois, que ceux des souverainistes africains.

On a beau à posséder la puissance militaire, économique, géopolitique et médiatique, le fait est que la vérité est têtue et difficile de pouvoir l’effacer. Dans cette optique, le mieux que l’Occident aurait aujourd’hui à faire serait de changer de politique vis-à-vis des nations indépendantes non-occidentales. Mais bien que le monde multipolaire ait prouvé toute sa viabilité, les élites occidentales elles ne sont toujours pas prêtes à accepter la nouvelle réalité et surtout être en mesure de se regarder objectivement dans le miroir. Compte tenu de cela, les déstabilisations étasuniennes, et occidentales en général, en Afrique comme ailleurs, se poursuivront incontestablement.

 Mikhail Gamandiy-Egorov

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Les perspectives d’intégration du Maroc dans la CEDEAO

Maroc

La Maroc va-t-il intégrer la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest? C’est l’un des enjeux du «Forum du Sud», qui se tient à Tanger. Et la candidature de Rabat semble être en bonne voie, tant ses avantages politiques, économiques et stratégiques sont mis en avant par les participants.

Le Maroc a sa place dans la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). C’est ce qui ressort de l’avis de la majorité des participants au «Forum du Sud» MEDays 2018, qui a entamé ses travaux dans la ville marocaine de Tanger.

Comme chaque année, cet événement se consacre aux principales questions géostratégiques, politiques, économiques et sociales des pays du Sud, notamment africains. Il est organisé par l’Institut Amadeus, le principal think-tank marocain et l’un des principaux en Afrique. «À l’ère de la disruption: bâtir de nouveaux paradigmes», tel est l’objectif annoncé cette année.

Durant cette édition 2018, un large éventail de sujets sera discuté en marge du forum, axés aussi bien sur les relations intra-africaines que sino-africaines, au moment où Pékin est devenu le principal partenaire économico-commercial du continent. Un atelier sera ainsi consacré à l’initiative d’affaires Chine-Afrique, avec la participation de hautes personnalités aussi bien africaines que chinoises.

Mais le thème majeur de cette édition 2018 concerne l’intégration marocaine dans la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), un sujet d’importance stratégique pour le Royaume et largement discuté au sein de cette structure, chargée de coordonner les actions des pays d’Afrique de l’Ouest ainsi que de promouvoir la coopération économique et monétaire ouest-africaine.

C’était d’ailleurs le sujet auquel a été consacrée la première discussion du forum: l’initiative marocaine dans la CEDEAO. Le mot d’ouverture a été accordé à Brahim Fassi Fihri, le président de l’Institut Amadeus, qui a fermement rappelé l’appartenance du Maroc au continent africain malgré les séquelles laissées par la colonisation. Il a également insisté sur les avantages pour les deux parties qu’aurait l’intégration du Maroc dans la CEDEAO.

Ont également pris part à la discussion l’ex-Président béninois Thomas Boni Yayi, le président du parlement de la CEDEAO Moustapha Cissé Lo, le ministre des Affaires étrangères du Cap-Vert Luis Filipe Lopes Tavares, le ministre de l’Économie et des Finances du Mali Boubou Cissé, l’ex Premier-ministre malien Moussa Mara, le conseiller spécial du président sénégalais et ex-ministre des Affaires étrangères du Sénégal Mankeur Ndiaye, le vice-président de la Confédération générale des entrepreneurs marocains Faiçal Mekouar, le directeur de l’Institut royal des études stratégiques (IRES) Mohamed Tawfik Mouline et encore la directrice du département des marchés internationaux à l’Agence marocaine pour les investissements et le développement de l’export (AMDIE) Sanae Lahlou, entre autres. Le modérateur de la discussion n’était autre qu’Amine Laghidi, le vice-président du Conseil africain des mines et de l’énergie.

Bien que plusieurs intervenants aient rappelé les profonds liens politiques, religieux et culturels qui unissent le Maroc avec les pays composant la CEDEAO, un accent particulier a néanmoins été mis sur les avantages économiques réciproques qu’aurait l’entrée du Maroc dans la communauté. En effet une telle intégration, selon l’avis des experts économiques participant à la discussion, permettrait sans tarder à la communauté réunie de devenir la 15ème puissance économique mondiale. Et d’ici l’horizon 2030 de faire partie des 10 principales économies du monde.
À ce titre, les participants ont aussi souligné que le Maroc est aujourd’hui classé premier en termes d’investissements directs en Afrique de l’Ouest. Les entreprises marocains prospèrent dans la région dans divers domaine: services bancaires, assurance, industrie pharmaceutique, pour ne citer que ceux-là. Le Royaume participe également activement à la formation des étudiants en provenance d’Afrique de l’ouest. D’ailleurs, pour beaucoup de ces jeunes Africains, le Maroc a non seulement été le pays de leurs études, mais est également devenu celui de leur carrière professionnelle.

Plus généralement parlant, il est aujourd’hui clair que l’exemple de l’interaction du Maroc avec l’Afrique subsaharienne confirme le bien-fondé d’une interaction Sud-Sud, sans interventionnisme extérieur. Et vu l’ouverture de plus en plus évidente de Rabat envers les puissances non-occidentales, notamment celles des BRICS, il paraît aujourd’hui évident que le Maroc peut confirmer sa position de carrefour stratégique, aussi bien sur le plan géoéconomique que géostratégique.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201811071038806127-perspectives-integration-maroc-cedeao/

Mikhail Gamandiy-Egorov

Premier Forum social russo-africain: pour un envol des relations bilatérales

Afrique

Les relations russo-africaines ont le vent en poupe. Le premier Forum social russo-africain à Moscou confirme l’étroitesse des liens entre l’Afrique et la Russie. Un succès qui en annonce d’autres, puisque cet événement prépare notamment le premier Sommet Afrique-Russie de 2019. Retour sur un colloque riche en enseignements.

C’est une innovation dans la relation entre la Russie et les pays africains: l’African Business Initiative a organisé le premier Forum social russo-africain à Moscou.

Cette rencontre, organisée dans le cadre de la promotion des relations russo-africaines, notamment au niveau économico-commercial, prépare le terrain au premier forum d’affaires, et surtout au premier Sommet Afrique-Russie, qui devrait avoir lieu en 2019.

Y ont pris part des représentants russes et africains du monde diplomatique, politique, scientifique, des affaires, des médias et de la société civile. De nombreux représentants africains étaient d’ailleurs diplômés des universités soviétiques et russes. Côté pays hôte, Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, ainsi que le vice-ministre des Affaires étrangères et représentant spécial du président russe pour l’Afrique et le Moyen-Orient, Mikhail Bogdanov, étaient présents.

Ce colloque comprenait plusieurs séances plénières et tables rondes, qui ont couvert presque tous les sujets d’intérêt russo-africain. Plusieurs points importants ont été soulevés, notamment l’objectif d’augmenter considérablement le nombre d’étudiants africains dans les universités russes, de faciliter aux étudiants l’accès aux stages et au marché du travail russe durant leurs études et d’assurer le suivi des succès post-études des diplômés africains. Sur le plan des affaires, l’accent a été mis sur la nécessité de collaborer dans un esprit gagnant-gagnant, de créer des projets avec une responsabilité sociale des entreprises et bien sûr la création d’emplois pour les populations africaines.

Sur le plan politico-diplomatique, M. Lavrov n’a pas manqué de rappeler plusieurs points importants, des points ayant reçu l’approbation des participants, dont deux méritent une attention particulière. Le ministre des Affaires étrangères a souligné que «la Russie n’a pas à se reprocher des crimes coloniaux. Au contraire, elle a accompagné les luttes d’indépendance en Afrique». Il a aussi martelé un slogan —«aux problèmes africains, des solutions africaines»- qui mettait l’accent sur le respect de la souveraineté de l’Afrique, tellement de fois remise en cause par certains États.

La Russie en Afrique peut déjà compter sur plusieurs atouts: absence d’histoire coloniale, soutien aux luttes d’indépendance des nations africaines, mais également durant la période post-indépendance; en outre, la Russie n’a jamais pillé les ressources du continent. À ce titre, le Dr Edimo Mongory, économiste camerounais qui est récemment intervenu en qualité d’expert dans l’une des émissions de la chaîne TV Afrique Média —la télévision panafricaine- a déclaré que «la Russie est probablement le seul pays du monde qui a plus donné à l’Afrique qu’il n’en a pris». Déclaration difficilement contestable.

L’autre atout évident de la Russie en Afrique, ce sont effectivement les milliers de cadres africains ayant été formés dans les universités soviétiques et russes et qui, dans leur grande majorité, continuent de porter le pays de leurs études dans leur cœur. Plusieurs d’entre eux occupent aujourd’hui des positions de haut rang dans leurs pays respectifs.

Mais ce qui peut paraître paradoxal, c’est qu’au-delà des amis naturels de la Russie sur le continent africain —comme ces diplômés- la Russie peut compter sur des milliers de représentants de la société civile africaine, notamment de la jeunesse, qui bien que n’ayant pas été formés sur le sol russe et ne parlant pas la langue de Pouchkine, soutiennent néanmoins activement la politique actuelle de la Russie. Et c’est probablement cette jeunesse aussi qui jouera un rôle stratégique dans la suite des relations Afrique-Russie, n’en déplaise aux détracteurs de la Russie et de sa présence en Afrique.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201810241038623076-russie-afrique-relations-forum/

Mikhail Gamandiy-Egorov

Entretien avec Edouard Bizimana

Assemblée générale de l'ONU

Un grand nombre de dirigeants africains ont fait le déplacement à New York pour la 73ème Assemblée générale des Nations unies. Analyse de cet événement d’envergure mondiale et de la place de l’Afrique dans la conduite des affaires internationales avec Edouard Bizimana, ambassadeur de la République du Burundi en Russie.

 

Sputnik: Comment analyseriez-vous le contexte international dans lequel s’est tenue la dernière Assemblée générale de l’ONU?

Edouard Bizimana: La 73ème Assemblée générale des Nations Unies s’est tenue dans un contexte d’incertitudes et de tensions consécutif à la crise conceptuelle du multilatéralisme. Les ingérences de certaines grandes puissances dans les affaires intérieures des autres Etats, les conflits en Syrie, en Libye, au Yémen, les guerres commerciales entre les Etats Unis d’Amérique et leurs partenaires européens et asiatiques, l’instrumentalisation des Nations unies et de ses organismes, la crise migratoire, le terrorisme, la montée du populisme en Europe, etc. donnent l’image d’un monde en pleine mutation.

Sputnik: Quels sont selon vous les grands enjeux internationaux du moment?

Edouard Bizimana: La 73ème Assemblée Générale des Nations Unies qui s’est tenue à New York du 25 septembre au 1er octobre 2018 s’est déroulée à un moment où le monde fait face à des défis majeurs, notamment les changements climatiques, la crise migratoire, le terrorisme et les guerres. Pour ce qui est des changements climatiques, il est à noter qu’ils constituent un danger mondial qui nécessite des solutions concertées et globales. L’Assemblée Générale des Nations unies s’est tenue quelques jours seulement après la tempête Florence qui a balayé le sud-est des Etats-Unis d’Amérique (les deux Carolines et la Virginie) faisant des dégâts humains et matériels importants. Ici, je ne parle pas du tsunami en Indonésie qui vient de balayer les Iles des Célèbes (Palu) et a fait plus de 1.500 morts et des dégâts matériels importants. Toutes les parties du monde font face à des inondations qui ravagent tout sur leur passage: en Afrique, en Asie, en Amérique. Malgré les efforts et certaines initiatives, notamment le « One Planet Summit », le retrait de certaines puissances de l’accord sur le climat inquiète plus d’un. Quid des engagements déjà pris dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre? Il faut signaler ici que certaines parties du monde comme l’Afrique ne font que subir, comme des victimes innocentes, car n’ayant pas d’industries. Les grands pollueurs continuent à polluer et le monde continue à compter ses morts.

Pour ce qui est de la crise migratoire, il faut noter que la question est prise au sérieux en Europe et risque de bousculer le paysage politique dans certains pays. Les migrations nourrissent actuellement le populisme, l’extrémisme en Europe et inspirent des politiques de repli identitaire. Actuellement, toute personne de couleur noire en Europe est perçue comme immigrant illégal, comme un crachat de la Méditerranée. Il suffit de voir comment les Africains sont fouillés et interrogés dans des aéroports en Europe. Mêmes les délégations officielles subissent le contrecoup tandis que les conditions d’obtention de visa pour l’Europe se durcissent de plus en plus. Inutile de revenir sur les pertes en vies humaines et les humiliations subies par les candidats à l’exil. Pourtant, dans la plupart de cas, c’est le chaos créé par certains pays occidentaux dans les pays africains et asiatiques qui sont à l’origine des mouvements. Les politiques de changement de régime, l’exploitation illégale des ressources dans certains pays africains créent le chaos et contribuent à la paupérisation des populations. On a l’impression que les leaders africains semblent ne pas se soucier du sort de leurs populations et dans leurs propres pays et dans les pays d’exil. Certains pays n’ont commencé à réagir qu’après la diffusion des images d’esclavage en Libye diffusées par la chaîne américaine CNN. Mêmes les milliers de cadavres des migrants rejetés par les mers ne semblaient pas émouvoir les pays d’origine. Logiquement on s’attendait a ce que les pays africains fassent front commun pour lutter contre ce fléau en créant des conditions permettant à leurs populations de se sentir en sécurité (économique et physique) chez elles, d’une part, et surtout en prenant des mesures contre les pays occidentaux qui maltraitent les migrants, d’autre part.

Le terrorisme et les guerres qui ont cours dans plusieurs parties du monde sont, dans la plupart des cas, le produit des actions unilatérales de certaines puissances occidentales. Les guerres en Libye, en Syrie, au Yémen s’inscrivent dans cette logique. Les nations du monde doivent se lever pour bloquer des actions susceptibles de créer le chaos dans les pays. Cela ne peut être possible que si les Nations unies, son Conseil de sécurité et ses agences des droits de l’Homme cessent d’être instrumentalisés et politisés pour servir les intérêts des uns contre ceux des autres. Le cas du Burundi avec le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies, avec la Cour pénale internationale est là pour rappeler, à qui veut l’entendre, cette instrumentalisation des agences des Nations unies. Les actions inamicales à l’encontre du Burundi reposent souvent sur les rapports de ces agences, qui pourtant sont loin de refléter la réalité sur terrain. Les menaces des Etats-Unis d’Amérique et d’Israël contre l’Iran pourraient constituer une menace contre la paix et la sécurité internationales si jamais ces menaces devaient se concrétiser. Ici, les Nations unies doivent être très vigilantes pour éviter les erreurs du passé: Irak, Libye.

Sputnik: Quelle analyse feriez-vous des interventions des chefs d’Etat africains lors de cette 73ème Assemblée générale des Nations unies?

Edouard Bizimana: S’il est évident qu’il faut prendre la parole aux Nations unies, un symbole d’égalité juridique et de reconnaissance internationale, il est aussi légitime de se poser la question de ce qu’il faut dire ou ce qu’il ne faut pas dire. Faut-il aller aux Nations unies pour défendre sa politique intérieure, défendre son bilan, accuser ses ennemis ou faut-il simplement parler pour parler? On a vu de tout cela au cours des assemblées générales des Nations unies. Il est devenu possible de prévoir le contenu des discours à l’ONU et le fait que ces discours donnent l’impression d’une sorte de lamentation devant le mur des Nations unies font que souvent la plupart des orateurs parlent dans une salle presque vide. Pourtant, écouter l’autre est aussi un signe de respect qui devrait caractériser les Nations unies.

Revenant sur les interventions des uns et des autres, je constate une certaine constance dans tous les discours des représentants africains: la réforme du conseil de sécurité des Nations unies est reprise par tous les intervenants. Reste à savoir s’il y aurait du changement même si cette réforme était réalisée. Est-ce que l’influence des grandes puissances, qui financent le gros du budget de cette organisation, changerait? Est-ce que les menaces et intimidation de certaines grandes puissances vis-à-vis des membres du Conseil de sécurité pour influencer leur vote vont pour autant s’arrêter? Etonnant aussi de constater que certains discours manquent de substance et se contentent des formules toutes faites et sans trop de conviction. Sinon comment comprendre la référence au panafricanisme faite par le président rwandais quand on connaît le rôle déstabilisateur joué par le Rwanda dans la région des Grands Lacs? Comment comprendre cette référence au moment où le Rwanda est le seul pays africain qui a voté une résolution de la Commission des droits de l’Homme des Nations unies qui étrangle injustement le Burundi, un pays voisin? L’Afrique ne pourra pas trouver sa place dans l’économie mondiale, ne pourra pas être gérée autrement tant que ses leaders continueront d’imiter l’Occident, continueront de servir de têtes de pont ou de jouer les pions.

Certains représentants vont même défendre leur bilan aux Nations unies comme s’ils avaient été élus à la tête de leurs pays par les Nations unies. D’autres manquent l’occasion de soulever les questions qui peuvent fâcher ou mettent l’organisation elle-même devant ses responsabilités. Ils préfèrent rester dans le vague en évitant de pointer un doigt accusateur. La Libye n’a-t-elle pas été saccagée par l’Occident avec l’accord des Nations unies? Les résolutions du Conseil des droits de l’Homme sur le Burundi ne sont-elles pas motivées par la volonté de changer le régime en place à Bujumbura, initié par certains pays occidentaux bien connus des Burundais? N’est-ce pas que les Nations unies et son Conseil de sécurité n’ont jamais voulu condamner l’agression du Rwanda contre le Burundi malgré les preuves fournies?

Enfin, on constate plutôt que le siège des Nations unies est devenu un lieu de confrontation entre souverainetés, entre idéalisme et pragmatisme, un lieu où les consensus sont devenus très difficiles à trouver, car l’Assemblée générale devient une occasion rêvée pour certains de régler leurs comptes. Au moment où certains viennent prêcher dans le désert pour se donner bonne conscience, les autres disent et font, voire font sans dire, car ils n’ont plus confiance en cette institution. Le doute sur la possibilité d’une action collective pousse certains pays à privilégier des solutions radicales, non concertées et à court terme. L’absence des présidents chinois et russe à cette assemblée générale, deux membres permanents du Conseil de sécurité, montre en partie cette perte de confiance. Il pourrait en être de même pour la moitié des chefs d’Etat africains qui n’ont pas fait le déplacement à New York cette année.

Sputnik: On remarque assez souvent l’absence de l’Afrique dans les débats sur les sujets qui la concernent directement. Cela est particulièrement visible de la part des élites politiques occidentales. Qu’en pensez-vous?

Edouard Bizimana: C’est malheureusement devenu une tradition depuis la conférence de Berlin de 1884-1885 qui consacra le partage de l’Afrique entre puissances occidentales. Depuis longtemps, l’Afrique est perçue comme objet et non comme sujet des relations internationales et c’est probablement cela qui a poussé le président Sarkozy à déclarer que « L’Afrique n’était pas suffisamment entrée dans l’Histoire ». Pour plusieurs pays occidentaux, l’Afrique est perçue seulement comme un réservoir de matières premières destinées à développer les autres. Pour le reste, l’Afrique est généralement perçue dans sa dimension pathologique: migrants, maladies, pauvreté, guerres, etc. Ce qui est drôle, c’est le fait que les Africains eux-mêmes ont fini par s’accommoder de cet état de fait. Ils ont tendance à esquiver les sujets qui touchent directement l’Afrique. Il suffit de voir comment l’Europe est très préoccupée par l’immigration alors qu’en Afrique le sujet reste presque tabou. Pourtant, ceux qui meurent dans les mers sont des Africains pour la plupart. La participation de l’Afrique à la 73ème Assemblée Générale des Nations unies est de 21,80% au niveau des chefs d’Etat et cela montre que si les Africains s’unissaient autour d’un sujet, ils pourraient facilement influencer la décision. On a vu cela avec la résolution de la Commission des droits de l’Homme sur le Burundi adoptée le 27 septembre 2017 à Genève où les pays africains ont apporté leur soutien au Burundi (même si en 2018 ils n’ont pas maintenu l’élan) faisant ainsi pencher la balance.

Sputnik: Quelles sont pour vous les voies possibles pour que l’Afrique puisse pleinement jouer le rôle qu’elle mérite sur la scène internationale? Pour cela, l’Afrique devrait-elle miser encore plus sur le panafricanisme et une interaction encore plus importante avec les puissances dites « émergentes », dont les pays Brics?

Edouard Bizimana: La seule façon pour l’Afrique d’avoir sa place dans la gestion des affaires internationales serait de pouvoir parler d’une seule voix à travers l’Union africaine. Malheureusement, cette dernière est en panne sèche et manque d’indépendance. Cela est dû en grande partie au fait que certains dirigeants africains sont plus préoccupés par leur propre survie que la survie de leurs peuples. C’est cela qui explique pourquoi certains préfèrent jouer le jeu du colon en déstabilisant les voisins qui osent défier l’Occident. Le Burundi en a fait l’expérience en 2015, année où le Rwanda et la Belgique ont joué un rôle majeur dans la déstabilisation du Burundi à la suite des élections de 2015. La Libye reste une illustration parfaite du manque de solidarité entre pays africains et cela constitue un coup très dur au panafricanisme. En effet, très peu de chefs d’Etat africains ont levé le petit doigt pour condamner l’agression contre ce pays. Actuellement, tous les voisins de la Libye sont confrontés aux problèmes de terrorisme. Etant devenus incapables de se défendre eux-mêmes contre les groupes terroristes, ils font appel à l’Occident pour assurer la protection de leurs frontières.

Le Burundi reste un cas d’école en termes de résistance et de promotion du panafricanisme. En effet, ses dirigeants ont décidé de prendre la destinée du pays en mains sans fléchir et céder aux injonctions occidentales. L’histoire retiendra que le Burundi a tenu tête face à l’Occident pendant des années et des années malgré les moyens colossaux investis pour opérer un changement de régime au Burundi depuis 2015. Il a pu financer des programmes politiques et des projets de développement, il a pu payer les salaires des fonctionnaires et totalement financer son budget après les sanctions imposées par l’Union européenne. Le Burundi est un des rares pays qui développe un panafricanisme digne de nom et qui fait peur aux Occidentaux qui craignent un effet de contagion dans la région, sur le continent et dans le monde entier.

La dépendance financière de l’Union africaine vis-à-vis de l’Union européenne est un autre handicap. En effet, le budget et les programmes de l’organisation dépendent des contributions de l’UE sans lesquelles l’organisation ne peut pas survivre. Les pays membres ne parviennent plus à s’acquitter de leurs contributions vu que même leurs budgets de fonctionnement sont financés par l’Occident. C’est pour cela que l’Union européenne pèse très lourd dans certaines décisions de l’Union africaine tel qu’observé par rapport au paiement des soldes des soldats burundais de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM). Il a fallu le courage de certains leaders africains pour faire fléchir l’Union européenne qui voulait à tout prix déstabiliser la mission et mettre en péril les acquis de plusieurs années.

Le renforcement des organisations régionales reste une bonne voix pour l’Afrique de consolider sa position sur la scène internationale. Mais là aussi, tout dépend de la stature des chefs des Etats membres. On a vu le rôle de l’IGAD, de l’ECOWAS, de l’East African Community dans la prévention et résolution des crises régionales. La position sans équivoque du président Yoweri Kaguta Museveni de l’Ouganda et du président Magufuli de la Tanzanie par rapport au Burundi post 2015, et en dépit des pressions de l’Union européenne, est à saluer. Dans la plupart des cas, la fragmentation est telle que mêmes sur des sujets qui concernent la survie de l’Afrique, les dirigeants ne s’entendent pas. Certains leaders ont peur de prendre position pour ne pas fâcher les Occidentaux qui les maintiennent au pouvoir.

L’interaction avec les Brics ne peut pas constituer une alternative, car ces pays défendent d’abord et avant leurs intérêts respectifs. Lors du vote de la récente résolution contre le Burundi, le 28 septembre 2018 à Genève, l’Afrique du Sud n’a pas osé voter contre la résolution tandis que le Brésil post-Rousseff a voté pour la résolution. On constate que c’est d’une part l’état des relations bilatérales et les intérêts nationaux, d’autre part, qui dictent la conduite que les Etats adoptent au sein des organisations internationales quand il s’agit de soutenir ou d’étrangler tel ou tel pays. Les relations diplomatiques et économico-commerciales entre le Burundi et le Brésil ou entre le Burundi et l’Afrique du Sud, ne sont pas plus fortes que les relations que ces pays ont avec les Etats-Unis d’Amérique, avec la France, avec le Royaume-Uni, par exemple. Dans le cas où il faut ménager la chèvre et le chou, certains pays préfèrent s’abstenir. C’est ce que plusieurs pays (dont 9 africains) ont fait lors du vote de la résolution contre le Burundi, le 28 septembre 2018.

Sputnik: Qu’en est-il de la Russie et de la Chine? N’ont-ils pas plusieurs fois soutenu et défendu le principe de la souveraineté du Burundi?

Edouard Bizimana: La Russie et la Chine ont un double statut particulier et cela fait d’eux les piliers des Brics. D’abord les deux pays sont des membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies et, à ce titre, ils ont pu éviter des situations dont les conséquences pouvaient être difficilement gérables. Ils ont toujours plaidé pour le respect des principes du droit international et leur détermination à défendre ces principes a permis de freiner les élans hégémoniques et d’ingérence des Occidentaux dans les affaires intérieures d’autres Etats, dont le Burundi. Ces deux puissances se complètent parfaitement, car à elles deux elles réunissent deux aspects importants de puissance: l’économie et la puissance militaire. C’est pour cela qu’elles peuvent s’opposer à l’Occident sans trop de craintes. Ce qui n’est pas le cas avec d’autres membres des Brics. Ce sont les bonnes relations historiques entre le Burundi et ces deux pays qui les poussent à soutenir le Burundi dans sa lutte contre l’impérialisme occidental. Donc, les relations entre le Burundi et ces deux puissances précèdent la naissance des Brics en tant que bloc organisé.

De surcroît, les Brics semblent privilégier l’aspect économique et ses positions politiques ou idéologiques ne sont pas encore très perceptibles sur la scène internationale. Les prises de position des Brics, en tant que bloc, (à l’instar de l’Union européenne ou du G7) sur des sujets politiques, diplomatiques et idéologiques d’envergure internationale sont rares, voire inexistantes, pour le moment. La stratégie visant à se consolider économiquement d’abord pour ensuite bâtir un socle politico-diplomatico-idéologique solide me semble la meilleure. Je pense que l’Occident a pris conscience de cette option et tente d’affaiblir économiquement les pays membres des Brics: les sanctions prises contre la Russie et la Chine, la guerre commerciale lancée contre la Chine entrent dans cette optique. A noter que les économies brésilienne et sud-africaine ne sont pas dans leur meilleure forme pour le moment. Inutile de signaler que la prédominance du dollar américain dans les transactions commerciales internationales, comme l’un des vestiges de la Deuxième Guerre mondiale, est une question de vie ou de mort pour les Américains. Il y a donc la crainte qu’une autre monnaie de change utilisable dans les transactions internationales, puisse avoir le jour. C’est pour cela que les Américains sont prêts à tout faire pour affaiblir les Brics pour garder le monopole du dollar dans les échanges commerciaux internationaux. Le jour où le baril de pétrole et d’autres matières premières stratégiques seront vendus dans une autre monnaie que le dollar, où le prix de l’or se fixé dans une autre monnaie que le dollar, le monde pourra s’attendre à une autre guerre mondiale. Pour le moment, tous les autres litiges peuvent se résoudre pacifiquement tant que le dollar reste la principale (voire l’unique) monnaie dans les échanges internationaux.

Idéologiquement, ce sont la Russie et la Chine qui peuvent porter les Brics et l’Inde et la Chine, économiquement. L’éloignement géographique du Brésil risque aussi de se transformer en éloignement idéologique des autres membres des Brics. C’est en définitive signifier que l’interaction avec l’Afrique doit plutôt se faire plus avec les pays membres des Brics individuellement et moins avec les Brics en tant que bloc, en attendant que le bloc se consolide idéologiquement.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201810051038390103-ambassadeur-edouard-bizimana-entretien/

Mikhail Gamandiy-Egorov

Pourquoi la présence russe en Afrique inquiète tellement l’Occident?

Centre de Bangui

Le plein retour de Moscou sur le continent africain provoque une véritable hystérie dans les cercles occidentaux. Si il y a quelques années encore, les paroles sur un tel retour faisaient sourire les élites occidentales, depuis que la Russie post-soviétique est passée à l’action, le sourire a subitement disparu…

Agitation diplomatique, matraquage médiatique, pressions politiques, les élites occidentales, notamment celles de l’Hexagone ne reculent désormais devant rien pour tenter à tout prix de maintenir leur prétendu « pré-carré » en Afrique, et empêcher une prise de souveraineté digne de ce nom au niveau de nombre de pays du continent. En effet et si l’on suit les titres de nombreux médias mainstream, francophones comme anglophones, l’heure est nettement à l’inquiétude. France 24, BBC, RFI, New York Times, Jeune Afrique et d’autres — tous « s’interrogent » sur les « motivations » et les capacités de Moscou en Afrique.

En réalité, cette inquiétude est assez compréhensible. Car ils savent que ce retour russe en terre africaine, frappera indéniablement le système que l’Occident a longtemps imposé au continent l’un des plus riches en termes de ressources naturelles et humaines, mais si longtemps dénigré avec des clichés promus par les mêmes médias mainstrimois. Souvenez-vous d’ailleurs des premiers pas de la Chine en Afrique: moqueries occidentales d’abord sur les capacités de Pékin, puis — lorsque la Chine commencera à s’imposer lancement de vastes campagnes anti-chinoises, notamment via les instruments médiatiques, pour enfin se rendre à l’évidence: la Chine a bel et bien réussi à s’imposer et malgré toutes les critiques dont elle peut faire face, le constat est sans appel, les Africains en majorité préfèrent Pékin à l’Occident.

Le retour russe fait d’autant plus peur aux Occidentaux pour plusieurs raisons. Tout d’abord car désormais la concurrence sino-occidentale pourrait entrevoir l’élargissement de cette opposition en deux blocs antagonistes, un peu dans le style du Conseil de sécurité de l’ONU: russo-chinois d’un côté et occidental de l’autre. Certes, les intérêts de la Russie en Afrique ne sont pas forcément ceux de la Chine, et vice-versa. Mais globalement parlant, il est aujourd’hui clair que Moscou et Pékin pourraient être en Afrique beaucoup plus partenaires que concurrents, et ce bien évidemment au détriment des intérêts occidentaux. Car faut-il le rappeler les domaines de compétence de la Chine en Afrique ne sont pas forcément ceux de la Russie, et les domaines d’expertise russe ne sont pas forcément ceux de la Chine. Ce qui signifie que les deux pays peuvent réellement se compléter, tout en respectant chacun la souveraineté des nations africaines. Cette complémentarité pourra d’ailleurs se faire aussi bien dans le cadre des projets liés à l’alliance BRICS, que dans le cadre des accords bilatéraux russo-chinois.

Autre point tout aussi important: celui de la popularité évidente de la Russie actuelle auprès d’une large partie de la population africaine. En effet et cela pourrait paraitre paradoxal: alors que la Russie avait perdu nombre de ses positions en Afrique à la chute de l’URSS, et que la jeunesse africaine actuelle n’a pas connu la période de la guerre froide, la politique extérieure russe contemporaine séduit justement un bien large nombre de représentants de cette jeunesse d’Afrique. Sans oublier évidemment la génération plus âgée — celle justement qui garde en mémoire l’apport décisif de la Russie soviétique dans la libération du continent du colonialisme, mais aussi dans le soutien qui fut accordé pour permettre à de nombreux Etats nouvellement libérés d’aller de l’avant. Et à ce niveau aussi, Moscou n’a pas de quoi rougir. Il suffit d’observer un pays comme l’Angola, qui malgré de nombreuses attaques visant sa souveraineté, notamment des régimes US et sud-africain version apartheid, ait non seulement pu résister grâce au soutien décisif de Moscou et de La Havane, mais ait pu devenir un pays prospère, dont les citoyens n’immigrent pas ou peu, à l’énorme différence des pays faisant partie du cercle vicieux nommé « Françafrique », pourtant disposant eux aussi de fort importantes ressources naturelles.

Et enfin, comme résultat des deux points précédents, les élites atlantistes comprennent parfaitement aussi que les succès des collaborations russo-africaines, comme c’est d’ailleurs actuellement le cas par exemple entre Moscou et Bangui, deviendront au final comme une vague, si ce n’est pas un tsunami, pour toute présence ultérieure occidentale sur ce continent. Et bien que les élites politico-médiatiques de l’Occident, et notamment françaises, s’obstinent à refuser de reconnaitre qu’ils doivent beaucoup à l’Afrique, le temps de rendre des comptes s’approche à un rythme élevé. Ajoutez à cela une autre réalité que l’establishment occidental aura beaucoup, mais vraiment beaucoup de mal à accepter: celui de perdre le contrôle sur les ressources naturelles africaines, à un moment de l’histoire où les notions de patriotisme et de souveraineté ont clairement le vent en poupe. En Afrique, le panafricanisme, comme lors de la guerre froide, s’impose de nouveau. Et malgré la vive opposition occidentale, la réalité sera ce qu’elle sera. Le monde, dont l’Afrique est membre à part entière, ne peut être que multipolaire.

https://fr.sputniknews.com/points_de_vue/201809141038077891-presence-russie-afrique-occident-reaction/

Mikhail Gamandiy-Egorov